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31.07.2019

Envoi n°400. Jacques TORNAY "Entendre les morts est un métier à plein temps".

ENTENDRE LES MORTS EST UN MÉTIER A PLEIN TEMPS

 

Entendre les morts est un métier à plein temps

et il est surprenant que de ne plus les voir

     nous fait déduire qu’ils ont disparu.

Nos souvenirs croient les tenir enfermés alors qu’ils sont

dehors, immensément libres, dans cela qui ne cesse d’advenir.

 

Ils gardent ce doux langage de la confiance

comme on se parle à soi-même au terme d’une journée

     paisible, toute crainte envolée.

 

Un songe d’eau fluide les prolonge

sur le lieu où nous sommes quand du verbe fleurit,

dans un pacte de foison lorsqu’un mot s’éclaire d’un autre mot,

     porte plus loin, vers l’ensuite

     où des ondes se répondent.

Leur lumière s’est mise debout

et quelquefois, à travers elle, leurs yeux croisent les nôtres.

 

Jacques TORNAY (1950-2019). Gains de Causes. Prix Charles Vildrac 2010. p.28. Editions L’Arrière-Pays. 2009.

 

Jacques Tornay dans «Vous prendrez bien un poème ?» : envoi n°163 « Hors des tracés » ; envoi n°164 «Vivre n’est pas suffisant ».

http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/

 

HOMMAGE. Envoi n°163.

 

Hors des tracés

 

Je n'en suis pas revenu

de l'aisance des jours et des nuits à se succéder

ni des minces verdures qui soutiennent le poids de l'air

autour d'elles,  en plus des confidences

     que nous leur adressons.

 

La lune tournoie dans son égarement d'origine,

et toute décoration astrale cousue au ciel mobile

par une infinie patience ouvrière a le don d'émouvoir

les muets de stupeur dont je suis.

La pulsation des étoiles avec leurs filaments

de poudre argentée qui les prolongent, ah m'en étonner

     à loisir également !

 

La nuit grimpe jusqu'au sommet des arbres,

ne soyons pas malheureux, la terre s'endort.

Je crois entendre ses chemins bondir sans appel

     hors des tracés.

 

     Jacques Tornay  Feuilles de présence. Éditions L'Arrière-Pays. 2006

 

 

17:31 | Lien permanent | Françoise

24.07.2019

Envoi n°399.Daniel Thibault "L’Escargot".

L’ESCARGOT

 

Quelle est cette oreille qui chemine au ras du sol, tour à tour portée vers l’infini, puis posée bien à plat sur le ventre d’herbe d’une clairière, à l’écoute du murmure des taupes ? Sait-elle au moins saisir le langage des arbres – le chant vernissé des oiseaux n’en est qu’une pâle réplique. Sait-elle la différence ? Le profil de l’escargot me pousse à toutes ces questions. 

A l’abord des villes, face à la palissade des rumeurs, ce point d’interrogation se referme. Il n’est vraiment à son aise qu’à la lisière des pluies dans cet espace de silence et d’oubli que la trompe d’Eustache même ne peut concevoir… mais dont je crois subodorer les mystères, certains soirs, quand tout dort autour de moi et que les escargots s’absentent pour me rappeler à la grande question du monde.

 

Daniel THIBAUT  MIROIR BESTIAIRE Prix Poésimage 1989. Revue trimestrielle Poésimage 17.

 

17:32 | Lien permanent | Françoise

17.07.2019

Envoi n°398. Daniel Thibaut "L'HIPPOPOTAME"

L’HIPPOPOTAME

 

Dans un parc zoologique, l’hippopotame n’est pas à sa place. Je le verrais plutôt au musée Grévin entre Louis XVI et le Président de la République. Mettez-le devant une glace déformante et sans appréhension, gravissez cette montagne. Vous disparaîtrez à coup sûr, dans une cascade de plis, dans des vertiges d’ombre. Allez-y franchement. Ne restez pas à la surface. Plongez carrément dans la gueule. Vous verrez, le voyage est superbe. Vous serez pris dans des mouvements orogéniques semblables à ceux qui ont présidé la naissance des massifs alpins. « Comment ?  Très peu pour vous… c’est bien cela que vous me dites ? Alors, monsieur, vous serez toujours voué à l’apparence. Brisez le miroir de votre fatigue. Démultipliez votre imagination. Allez, je vous aide. Soyez résolu, intrépide. Abandonnez les lieux communs. Par exemple, taillez dans cette montagne de cuir des bottes de sept lieues pour les ogres repus, endormis dans les souterrains des villes, les ogres que vous ne voyez plus parce qu’ils vous gouvernent ».

 

Daniel THIBAUT MIROIR BESTIAIRE. Prix Poésimage 1989. POESIMAGE 17. Revue TRIMESTRIELLE.

18:57 | Lien permanent | Françoise