26.07.2023
Envoi n°582 : Abdellatif Laâbi 'Je puis l'attester : la poésie est invincible..."
Je puis l’attester :
la poésie est invincible
Je le sais
Je l’ai vu
Je l’ai vérifié
cent fois plutôt qu’une
Rien ne l’arrête
ni la cruauté des hommes
ni celle des dieux
Ni les rodomontades des puissants
ni les verdicts irrévocables de la mort
De l’homme à son humanité
la poésie est le chemin le plus court
le plus sûr
De la folie à la raison
et vice versa
elle offre le voyage
et les visites guidées
(...)
Dans ses jardins suspendus
la poésie cultive
la distraction
la lenteur
le frisson d’avant le regard
d’avant le toucher
Elle défriche
Le sixième sens
Puis le septième
Le huitième...
(...)
La poésie n’oublie pas
ne se laisse pas berner
par les rues de la mémoire
Elle est le dernier bastion
de la fidélité
Entre les vivants et les morts
la poésie n’a pas de préférence
Elle fréquente assidûment
les uns et les autres
entre eux
se fait messagère
et le cas échéant
conseillère
La poésie marche
au milieu de la multitude des migrants
par neige
canicule
mer démontée
murailles de barbelés
chiens lâchés
Elle tient le registre de ceux qui tombent
en cours de route
des disparus
des suicidés
et recueille le témoignage
de ceux qui poursuivent le chemin
fous de douleur
rongés par le désespoir
(...)
Abdellatif Laâbi La poésie est invincible Préface de Jacques Alessandra, éditions Le Castor Astral, collection « Poche/Poésie », 2022
*Abdellatif Laâbi dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°189 « La flamme de la petite bougie » Une salve d’avenir. L'espoir, anthologie poétique. nrf. Gallimard. 2004 ; envoi n°581 « J’ai un ami en prison » in La poésie est invincible, Le Castor astral, poche/poésie, 2022.
10:45 | Lien permanent | Françoise
19.07.2023
Envoi n°581 Abdellatif Laâbi "J'ai un ami en prison"
J’ai un ami en prison
J’ai un ami en prison
Je pense à lui tous les jours
et souvent me perds...
dans ses pensées
Est-ce bien lui qui, le soir
après l’extinction des lumières
s’allonge sur sa paillasse
ou est-ce moi ?
De lui ou de moi
qui déambule
hagard
dans la cour de promenade
mange sa pitance sans appétit
retient ses larmes
en écrivant des lettres
à sa bien-aimée ?
Mon ami a été condamné
pour apostasie :
un livre où, imprudent
comme tout poète qui se respecte
il a fait peu de cas de la censure
et de l’autocensure
Des propos assez libres sur la religion
tenus dans un café
et rapportés
par un voisin de table très très intéressé
Il a passé maintenant sept années
en prison
et il lui en reste une à purger
la plus dure si j’en juge
d’après mon expérience en la matière
Sa peine ayant été assortie
de huit cents coups de fouet
il en a reçu plus des deux tiers
et devra recevoir le reste
avant son élargissement
Mon ami
n’a pas toujours le moral
Il a dépassé le stade de la colère noire
puis froide
C’est qu’il ne sait plus
dans quel monde il vit
et se sent exilé
au sein de l’humanité
Dans l’étau de laideur
où il étouffe
comment peut-il continuer
à caresser de la beauté
ne serait-ce que l’idée ?
Sa solitude est plus tyrannique
que celle
de l’incommensurable désert
qui l’entoure
J’ai un ami en prison
et je pense à lui
aujourd’hui
comme les autres jours
Renseignements utiles :
Nom : Fayad
Prénom : Ashraf
Date et lieu de naissance : 1980 à Gaza
Nationalité : néant
Statut : réfugié palestinien en Arabie Saoudite
Lieu de détention : une prison au nom
imprononçable près de Djeddah
Abdellatif Laâbi La poésie est invincible Préface de Jacques Alessandra, éditions Le Castor Astral, collection « Poche/Poésie », 2022
*Abdellatif Laâbi dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°189 « La flamme de la petite bougie » Une salve d’avenir. L'espoir, anthologie poétique. nrf. Gallimard. 2004.
*Ashraf Fayad a été libéré en août 2022 https://www.dechargelarevue.com/spip.php?page=article_pdf...
23:17 | Lien permanent | Françoise
12.07.2023
Envoi n°580 : Judith Chavanne "Peut-être simplement cela"...
Peut-être simplement cela :
la gardienne de l’enfance de mes enfants
- une sorte de berger.
J’aurai déroulé pour leurs pas un pré,
pour leurs pas et leur connivence,
pour la métamorphose de l’herbe
en une nappe jonchée de pièces de dinette
et que les amis soient conviés, les invités.
Cela seulement – me tenant à distance –
avec le concours de quelques jaunes pensées,
d’une ombre nouvelle en forme de dentelle,
de la bénédiction blanche du cerisier :
celle simplement qui aura ouvert le pré.
p.19
*
Ici repousse aussi chaque année l’absence
à l’image de blancs iris,
fins, élégants, élancés,
un peu comme des oiseaux échassiers,
qui s’élevèrent un printemps unique,
leur corolle légère, presque de papier
comme suspendue dans l’air.
Les iris sont désormais enfouis,
happés comme Proserpine sous la terre.
L’absence fleurit seule dans l’air.
p.51
*
Apparition de l’oiseau à gorge rouge
sous le feuillage toujours généreux du cerisier.
Un soupçon de feu dans le vert ;
on croirait presque
simplement une feuille.
Mais qui frémit, qui bouge
sans aucun vent.
Au fond de soi aussi, qui vibre,
comme le double de l’oiseau dans sa verte nasse,
quelque chose de fervent.
p.60
*
Judith CHAVANNE De mémoire et de vent. Peintures de Caroline François-Rubino, éditions L’herbe qui tremble, 2023.
* Judith Chavanne dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°1 « Il se fait un grand calme de la pivoine à soi... » & envoi n°2 « Nous monterons aux montagnes d’espace... », extraits du recueil « Entre le silence et l’arbre » NRF. Gallimard. 1997 ; envoi n°74 « Pour ce que chacun en soi porte... » & envoi n°75 « Il y a ceux qui savent placer le silence... », extraits du recueil « Un seul bruissement » suivi de « Les aînés, ceux qui les suivent", éditions le bois d'Orion. 2009 ; envoi n°509 : « L’un étudie, l’autre tente... » & 510 :« D’un lieu » & « Je me suis assise... », extraits du recueil « L’empreinte d’un instant », éditions Potentille, 2021 ; envoi n°579 : « Tous les dépouillements » et 580 : « Peut-être simplement cela... », « Ici repousse aussi chaque année l’absence... » & « Apparition de l’oiseau à gorge rouge », extraits du recueil « De mémoire et de vent », éditions L’Herbe qui tremble, 2023.
10:59 | Lien permanent | Françoise
