24.06.2015
Envoi n°207. Louis-René Des Forêts "Petit enfant en chemise..."
Petit enfant en chemise, pleurnichant sur une chaise de fer, avalant, reniflant, avec sa bouche toute blanche de bouillie, taquiné par le frère aîné qui mord à belles dents au plus épais d’une tartine.
La pelisse paternelle, son pelage bourru contre le nez retroussé, son parfum fauve et délicat, sa teinte rouille plus rutilante que la robe en peluche râpée du compagnon de jeu et de lit.
Soumis au gouvernement humiliant des servantes courbées à l’ouvrage autour du baquet à lessive qu’elles ont sorti sur le pré, dévêtu sans ménagement, soulevé de terre, étalé tout bouillant dans sa colère, le crâne casqué d’eau savonneuse qui lui pique les prunelles de son aigre venin, poings aux joues, pieds au ciel où flambe dans la vapeur le soleil comme une rose.
La terreur qui remonte de son ombre profilée sur la tenture le chasse tout vêtu vers le lit-cage qu’il escalade d’un bond pour s’y raidir après trois signes de croix, les yeux grands ouverts comme un mort dans ses draps.
Oreilles rouges, culotte de velours baillant sur la pâleur des genoux, on le conduit par la main jusqu’au salon où les dames pomponnées s’étranglent de rire et de thé tandis que leurs doux doigts chatouilleurs le font niaisement se tortiller.
Guindée dans son corsage et ses jupes, la vieille demoiselle aux cheveux de froment, au visage aride comme un livre, l’œil sermonneur sous un pince-nez violet. Vocabulaire en main, lentement on se met en route. Deux pas en avant, un pas en arrière. Très laborieusement on se fraie un chemin dans les broussailles du premier savoir pour déboucher au prix de bien des pleurs sur un jardin dessiné avec un art si parfait que quiconque y accède est tenu d’en respecter l’ordonnance séculaire.
Louis-René Des Forêts Ostinato in Anthologie de la poésie française du XXe siècle. Tome II. nrf Poésie / Gallimard. 2011
20:50 | Lien permanent | Françoise
17.06.2015
Envoi n°206. Danièle Corre "Un cheval galope..."
Un cheval galope
à la crête de l’âge
dans l’immensité
où bruissent les sources.
Il n’a pas eu le temps
de s’attarder.
Il emporte le message
que nous n’avons su lire.
Nous restons
étourdis de chemins,
bras inemployés
devant la lourde
matière du monde.
Danièle Corre, Revue FRICHES Cahiers de poésie Verte N°118. Mai 2015.
22:22 | Lien permanent | Françoise
11.06.2015
Envoi n°205. Danièle Corre " Nous venons de plus loin..."
Nous venons de plus loin
que le chagrin
avec au fond des yeux
des maisons incendiées.
Le jour, à nouveau, ruisselle
de clarté,
comme s’il marquait
un commencement du monde.
Je t’attends dans le silence de moi-même
quand se taisent les grandes voix
qui me portèrent
des terres calcinées
à la fraîcheur des herbes.
Je t’attends dans la main du monde
paumes ouvertes.
Danièle Corre in ARPA, revue de poésie. N°108. octobre 2013.
14:24 | Lien permanent | Françoise
