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Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet, né le 30 juin 1925 à Moudon, est un écrivain, poète, critique littéraire et traducteur suisse vaudois.

http://www.francopolis.net/Vie-Poete/Jaccottet-septembre2010.html

 

 

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16.04.2014 | Lien permanent

Envoi n°117. Philippe Jaccottet Le Ceriser

(…)

     J'essaie de me rappeler de mon mieux, et d'abord, que c'était le soir, assez tard même, longtemps après le coucher du soleil, à cette heure où la lumière se prolonge au-delà de ce qu'on espérait, avant que l’obscurité ne l'emporte définitivement, ce qui est de toute manière une grâce ; parce qu'un délai est accordé, une séparation retardée, un sourd déchirement atténué – comme quand, il y a longtemps de cela, quelqu'un apportait une lampe à votre chevet pour éloigner les fantômes. C'est aussi une heure où cette lumière survivante, son foyer n'étant plus visible, semble émaner de l'intérieur des choses et monter du sol ; et, ce soir-là, du chemin de terre que nous suivions ou plutôt du champ de blé déjà haut mais encore de couleur verte, presque métallique, de sorte qu'on pensait un instant à une lame, comme s'il ressemblait à la faux qui allait le trancher.

(…)

(…) C’est alors, c'est là qu'était apparu, relativement loin, de l'autre côté, à la lisière du champ, parmi d'autres arbres de plus en plus sombres et qui seraient bientôt plus noirs que la nuit abritant leur sommeil de feuilles et d'oiseaux, ce grand cerisier chargé de cerises. Ses fruits étaient comme une longue grappe de rouge, une coulée de rouge, dans du vert sombre ; des fruits dans un berceau ou une corbeille de feuilles ; du rouge dans du vert, à l'heure du glissement des choses les unes dans les autres, à l'heure d'une lente et silencieuse apparence de métamorphose, à l'heure de l'apparition, presque, d'un autre monde. L'heure où quelque chose semble tourner comme une porte sur ses gonds.

(…)

   Une douceur sans limite frémissait sur tout cela comme un souffle d'air, fraîchissant à l'approche de la nuit. Je crois que notre écorce, plus rugueuse d'année en année, s'est assouplie pendant quelques instants, comme la terre dégèle et laisse l'eau nouvelle sourdre à sa surface.

(…)

     Conseils venus du dehors : certains lieux, certains moments nous « inclinent », il y a comme une pression de la main, d'une main invisible, qui vous incite à changer de direction (des pas, du regard, de la pensée) ; cette main pourrait être aussi un souffle, comme celui qui oriente les feuilles, les nuages, les voiliers. Une insinuation, à voix très basse, comme de qui murmure : regarde, ou écoute, ou simplement : attends. Mais a-t-on encore le temps d'attendre, la patience d'attendre ? Et puis s'agit-il vraiment d'attendre ?

S'est-il rien passé ?

(…)

          Philippe Jaccottet Le Cerisier in Cahier de Verdure. nrf Gallimard. 2007.

 

 

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03.07.2013 | Lien permanent

Envoi n°335. Philippe Jaccottet ”Le mot Joie”.

 

(…)

Ainsi écoute-t-on la voix de ces moines

qui vivaient sur le toit du monde

au fond de temples pareils à des forts

dressés sur le passage de vents inconnus

dont leurs conques ramassent la violence.

 

Leur gong tonne

ou c’est un glacier qui se fend.

 

Eux-mêmes chantent de la voix la plus puissante

et la plus basse jamais entendue,

on croirait des bœufs ruminant leurs psaumes,

attelés à plusieurs pour labourer sans relâche

le champ coriace de l’éternité.

 

Erraient-ils, à tirer ainsi leur charrue à soc de glacier

de l’aube au soir ?

 

Leurs voix à la mesure des montagnes

les tenaient-elles en respect ?

 

On les écoute maintenant de loin,

nous les bègues à la voix brisée,

dispersés comme paille au moindre souffle.

(…)

 

Philippe Jaccottet Le Mot joie, extraits, in Œuvres. Texte établi, présenté et annoté par Hervé Ferrage. Editions Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 2014.

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21.02.2018 | Lien permanent

Envoi n°118. Philippe Jaccottet ” La pluie est revenue, sur les feuillages...”

     La pluie est revenue, sur les feuillages en quelques jours multipliés, épaissis. On aurait dit qu'une ombre était prisonnière de cette cage fragile.


     Le foisonnement heureux, sous la pluie, des feuillages ; en quelques jours, tout n'est plus que grottes, pavillons, armoires sombres où brillent vaguement des robes.


     Comme quand traîne un peu de brume sur une source qui a pris la couleur des plantes qui l'abritent, un trouble embue. Le voile qui amortit et qui aiguise la violence montée des profondeurs.


     Des êtres jamais vus, comme assis sous des nuages dont le bord serait argenté par la lune.


     Avant que tu ne passes une bonne fois au nombre des fantômes, écris qu'il n'y a pas de plus haut ciel que cette source couleur d'herbe.


Philippe Jaccottet in Cahier de verdure. nrf Gallimard, 2007.

  • Philippe Jaccottet dans «Vous prendrez bien un petit poème?» est présent à titre de traducteur de Erika Burkart (envois n° 27, 28, 65, 66), Hölderlin (envois n°76, 77), Ossip Mandelstam (envois n°57, 58, 59, 60) ; à titre de préfacier de Gustave Roud (envois n°31, 32, 95, 96) et de Pierre-Albert Jourdan (envoi n°84, 85) ; à titre de dédicataire de P.A.J. (envoi n°39). 
  • Judith Chavanne Philippe Jaccottet Une poétique de l’ouverture. Éditions Séli Arslan. 2003

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10.07.2013 | Lien permanent

Envoi n°138. Philippe Jaccottet ”Plus qu'aucune autre saison...”


     Plus qu'aucune autre saison, j'aime en ces contrées l'hiver qui les dépouille et les purifie. Une saison pour les anges, à condition d'oublier les fades images à quoi les religions en vieillissant les rabaissent (petites créatures roses, joufflues ou fantômes sans nerf), et de les imaginer tels qu'ils peuvent simplement être, s'ils sont : puissances promptes et limpides, navettes aveuglantes éternellement occupées à tisser, au-delà de toute allégresse, l'étoffe de la lumière.

 

 

     Philippe Jaccottet Paysages avec figures absentes. nrf. Poésie Gallimard. 1997.

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25.12.2013 | Lien permanent

Envoi n°286. ”Haïku”, transcrits et présentés par Philippe Jaccottet.

La cloche du temple s’est tue.

Dans le soir, le parfum des fleurs

En prolonge le tintement.

Bashô  (Printemps)

 

La première luciole !

       En allée, envolée,

Le vent m’est resté dans la main.

Issa  (Eté)

 

Sur la feuille de lotus

La rosée de ce monde

Se déforme.

               Issa  (Automne)

 

Le soleil

Dans l’œil du faucon

Revenu sur mon poing.

Tairo (Hiver)

 

« (…) Voici deux choses de notre monde,  souvent choisies parmi les plus communes ; elles deviennent deux jambages de porte réunis par un linteau invisible, entre lesquels il n’y a plus que pure ouverture : ni clef, ni péage, ni  contrôle. A qui ne possède presque rien que sa mémoire, son regard, ses pieds, son cœur, impossible de barrer le passage. (…)Le contraire même de « N’importe où hors du monde ». On est dans ce monde-ci : mais ce monde-ci est une maison ouverte, dont un souffle à peine perceptible fait légèrement battre les portes, flotter les rideaux de bambous. On ne prétend à rien, on n’explique rien non plus. La conscience de n’être jamais qu’un voyageur vous lave les yeux. Il fallait cette conscience pour qu’apparussent enfin les liens presque invisibles jusque là qui unissent les choses et nous unissent à elles, sans que personne ne devienne pour autant prisonnier de rien. (…) »

Haïku,  présentés et transcrits par Philippe Jaccottet (de la version anglaise de R.H.Blyth), dessins d’Anne-Marie Jaccottet. Editions Fata Morgana. Collection Les Immémoriaux. 1996

 

 * Présence de la poésie japonaise dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°3 : « Haïku », préface d’Yves Bonnefoy ; envoi n°107 : Bashô « La Sente Étroite du Bout-du-Monde in Journaux de voyage » ; envoi n°143 : Saigyo « Poèmes de ma hutte de montagne » ; envoi n°174 « Haïku », présentés et transcrits par Philippe Jaccottet.

* Présence de la poésie chinoise : envois n°46 & n°194« Poèmes Chan » (l’école chinoise « chan »  est l’ancêtre de l’école japonaise « zen »), présentés et traduits par Jacques Pimpaneau ; envoi n°97 « Tsoui-hao in Poésies de l'époque des T’ang. » ; envois n°233 & 234 : Wang Wei « Quatrains des T’ang ».

           * http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/

 

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01.02.2017 | Lien permanent

Envoi n°333. Philippe Jaccottet ”L’ignorant”

L’IGNORANT

 

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,

plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.

Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour

enneigé ou brillant, mais jamais habité.

Où est le donateur, le guide, le gardien ?

Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais

(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),

et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :

que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant

qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force 

le fait encor parler entre ses quatre murs ?

Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?

Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole

pénètre avec le jour, encore que bien vague :

 

« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté

que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »

 

Philippe Jaccottet L’IGNORANT poèmes (1952-1956). Texte établi, présenté et annoté par Hervé Ferrage in Œuvres. Editions Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 2014.

 

 

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07.02.2018 | Lien permanent

Envoi n°335 bis: Philippe Jaccottet ”Le mot Joie”.

*

(Prière des agonisants : bourdonnement

d’abeilles noires, comme pour aller recueillir

au plus profond de fleurs absentes

de quoi faire le miel dont nous n’avons jamais goûté.

*

Ainsi écoute-t-on la voix de ces moines

qui vivaient sur le toit du monde

au fond de temples pareils à des forts

dressés sur le passage de vents inconnus

dont leurs conques ramassent la violence.

 

Leur gong tonne

ou c’est un glacier qui se fend.

 

Eux-mêmes chantent de la voix la plus puissante

et la plus basse jamais entendue,

on croirait des bœufs ruminant leurs psaumes,

attelés à plusieurs pour labourer sans relâche

le champ coriace de l’éternité.

 

Erraient-ils, à tirer ainsi leur charrue à soc de glacier

de l’aube au soir ?

 

Leurs voix à la mesure des montagnes

les tenaient-elles en respect ?

 

On les écoute maintenant de loin,

nous les bègues à la voix brisée,

dispersés comme paille au moindre souffle.)

*

Philippe Jaccottet extraits de Le Mot joie, in Œuvres. Pages 725-726.  Préface de Fabio Pusterla. Edition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon. Editions Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 2014.

 

 

 

 

(…)

 

*

La lyre de cuivre des frênes

a longtemps brillé dans la neige.

 

Puis, quand on redescend

a la rencontre des nuages,

on entend bientôt la rivière

sous sa fourrure de brouillard.

 

Tais-toi : ce que tu allais dire

en couvrirait le bruit.

Ecoute seulement : l’huis s’est ouvert.

 

Philippe Jaccottet extraits de Le Mot joie, in Œuvres. Page 732.

 

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28.02.2018 | Lien permanent

Envoi n°418. Philippe Jaccottet ”Offrande par le pauvre soit offerte au pauvre mort...”.

 

III

 

Offrande par le pauvre soit offerte au pauvre mort :

une seule tremblante tige de roseau cueillie au bord

d’une eau rapide ; un seul mot prononcé par celle

qui fut pour lui le souffle, le bois tendre et l’étincelle ;

un souvenir de la lumière tout en haut de l’air…

 

Et que par ces trois coups légers lui soit ouvert

l’espace sans espace où toute souffrance s’efface,

la clarté sans clarté de l’inimaginable face.

 

Philippe Jaccottet Le Livre des Morts. 1956, in L’ignorant.

Œuvres. Bibliothèque de la Pléiade. Editions Gallimard.

      1. p.172

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15.01.2020 | Lien permanent

Envoi n°491. Philippe Jaccottet Hommage (archives : envois n°117 & 118).

1) Envoi n°117.

      (…)

     J'essaie de me rappeler de mon mieux, et d'abord, que c'était le soir, assez tard même, longtemps après le coucher du soleil, à cette heure où la lumière se prolonge au-delà de ce qu'on espérait, avant que l’obscurité ne l'emporte définitivement, ce qui est de toute manière une grâce ; parce qu'un délai est accordé, une séparation retardée, un sourd déchirement atténué – comme quand, il y a longtemps de cela, quelqu'un apportait une lampe à votre chevet pour éloigner les fantômes. C'est aussi une heure où cette lumière survivante, son foyer n'étant plus visible, semble émaner de l'intérieur des choses et monter du sol ; et, ce soir-là, du chemin de terre que nous suivions ou plutôt du champ de blé déjà haut mais encore de couleur verte, presque métallique, de sorte qu'on pensait un instant à une lame, comme s'il ressemblait à la faux qui allait le trancher.

     (…)

(…) C’est alors, c'est là qu'était apparu, relativement loin, de l'autre côté, à la lisière du champ, parmi d'autres arbres de plus en plus sombres et qui seraient bientôt plus noirs que la nuit  abritant leur sommeil de feuilles et d'oiseaux, ce grand cerisier chargé de cerises. Ses fruits étaient comme une longue grappe de rouge, une coulée de rouge, dans du vert sombre ; des fruits dans un berceau ou une corbeille de feuilles ; du rouge dans du vert, à l'heure du glissement des choses les unes dans les autres, à l'heure d'une lente et silencieuse apparence de métamorphose, à l'heure de l'apparition, presque, d'un autre monde. L'heure où quelque chose semble tourner comme une porte sur ses gonds.

     (…)

     Une douceur sans limite frémissait sur tout cela comme un souffle d'air, fraîchissant à l'approche de la nuit. Je crois que notre écorce, plus rugueuse d'année en année, s'est assouplie pendant quelques instants, comme la terre dégèle et laisse l'eau nouvelle sourdre à sa surface.

     (…)

    Conseils venus du dehors : certains lieux, certains moments nous « inclinent », il y a comme une pression de la main, d'une main invisible, qui vous incite à changer de direction (des pas, du regard, de la pensée) ; cette main pourrait être aussi un souffle, comme celui qui oriente les feuilles, les nuages, les voiliers. Une insinuation, à voix très basse,  comme de qui murmure : regarde, ou écoute, ou simplement : attends. Mais a-t-on encore le temps d'attendre, la patience d'attendre ? Et puis s'agit-il vraiment d'attendre ?

     S'est-il rien passé ?

     (…)

Philippe Jaccottet Le Cerisier in Cahier de Verdure. nrf Gallimard. 2007.

 

 2) Envoi n°118.

 

     La pluie est revenue, sur les feuillages en quelques jours multipliés, épaissis. On aurait dit qu'une ombre était prisonnière de cette cage fragile.

     Le foisonnement heureux, sous la pluie, des feuillages ; en quelques jours, tout n'est plus que grottes, pavillons, armoires sombres où brillent vaguement des robes. 

     Comme quand traîne un peu de brume sur une source qui a pris la couleur des plantes qui l'abritent, un trouble embue. Le voile qui amortit et qui aiguise la violence montée des profondeurs. 

     Des êtres jamais vus, comme assis sous des nuages dont le bord serait argenté par la lune. 

     Avant que tu ne passes une bonne fois au nombre des fantômes, écris qu'il n'y a pas de plus haut ciel que cette source couleur d'herbe. 

 

Philippe Jaccottet in Cahier de verdure. nrf Gallimard, 2007.

  

  • Philippe Jaccottet dans « Vous prendrez bien un poème ?» est présent à titre de traducteur de Erika Burkart (envois n° 27, 28, 65, 66), Hölderlin (envois n°76, 77), Ossip Mandelstam (envois n°57, 58, 59, 60) ; à titre de préfacier de Gustave Roud (envois n°31, 32, 95, 96) et de Pierre-Albert Jourdan (envoi n°84); à titre de dédicataire  de P.A.J.(envoi n°39).
  • Judith Chavanne "Philippe Jaccottet Une poétique de l’ouverture." Éditions Séli Arslan. 2003

 

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11.08.2021 | Lien permanent

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