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28.12.2011

Envoi n°42. Pierre-Albert Jourdan. La pierre et le papillon.

LA PIERRE ET LE PAPILLON

 

C'était une pierre très ancienne, elle n'avait pas de nom, personne n'en faisait commerce.

Un jour pourtant un papillon vint s'y poser. Blanc, de ce blanc qu'on dirait griffé, le bord des ailes tout effrangé. « Tu t'ennuies, toi ? » demanda la pierre. « Moi ? Je laisse le vent m'emporter, je change de paysage, l'avenir est un trou bleu ». « Je connais l'avenir, dit la pierre, je suis faite de son silence ».

Le papillon s'envola, de ce vol brusque et saccadé qui était le sien. Un peu plus loin, le destin le guettait, chat ou enfant, peu importe. « Dureté de la pierre, dit-il en mourant, comme j'envie votre matière ! » La pierre l'entendit, qui lui cria

« ton vol ivre, mon ami, l'ai-je connu ? A ignorer le temps, crois-tu que je sois reine ? Petite neige, ma solitude est infinie, comme j'aimerais brusquer ainsi les adieux ! »

Mais le papillon était déjà mêlé à la poussière du monde.

 

Henri Favent Contes du Fada. Revue Port-des-Singes. n°5, 1977.

 

 

  • Henri Favent est le pseudonyme de Pierre-Albert Jourdan (1924-1981), sous lequel il publia des contes.
  •  «Port-des-Singes» est la revue fondée par Pierre-Albert Jourdan en 1974 : « Il nous a semblé que le point de départ de cette revue devait être la « petite maison provisoire de Port-des-Singes » (René Daumal «Le mont analogue») PAJ.
  • Pierre-Albert Jourdan dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envoi n°39 «Novembre des oiseaux» & le Courrier des lecteurs n°10, du 6 novembre 2011.

 

 

22:55 | Lien permanent | Françoise

21.12.2011

Envoi n°41. Victor Segalen. "De la sandale et du bâton..."

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DE LA SANDALE ET DU BÂTON, je ne dirai rien qui n'ait été senti autrefois, –

mais que l'on oublie et qui tombe. Ces apanages obligatoires du marcheur ont perdu leur utilité concrète et sont devenus des symboles ; – des ex-voto du réel accrochés en les cryptes d'un imaginaire désuet. – Ils font partie des accessoires du langage. Ils ne vivent plus. Ils n'ont pas la vigueur élastique, allante... Ils appellent derrière eux les fourgons attelés des mots voyageurs et errants : des chemineaux, des pèlerins, des mendiants et des ermites... Ces mots ne sont plus que des défroques, ou des objets familiers seulement à la vieillesse qui, si peu noble, est souvent si sale et si pauvre. Je voudrais leur rendre un peu de leur jeunesse élastique d'autrefois, un peu de leur en-allée ailée ; – car mieux que des ailes au talon de Mercure *, la Sandale rend souple et légère la cheville, et le Bâton divise allègrement le poids.

(…)

La Sandale est, pour la plante du pied et tout le poids du corps, l'auxiliaire que le Bâton fait à la paume et au balancé des reins. C'est la seule chaussure du marcheur en terrain libre. C'est le résumé de la chaussure: l'interposé entre le sol de la terre et le corps pesant et vibrant. – Symbolique autant que le Bâton, elle est plus sensuelle que lui ; moins ascétique. Mesureuse de l'espace, comme un «pied» mis bout à bout de lui-même; – grâce à elle, le pied ne souffre pas, et pourtant fait l'expertise délicate du terrain. Grâce à elle, à l'encontre de toute autre chaussure, le pied s'épand et s'étire, et divise bien ses orteils. Le gros travaille séparément, les autres s'écarquillent en éventail. Le talon suit plus légèrement la cheville. On pressent que le terrain va glisser, on résiste. On sait d'avance, juste le temps d'un bond sur le côté, que la roche roule, on résiste...

Nouer et dénouer le cordon des sandales est un geste qu'il faut faire avec soin. Le serrage est un geste délicat ; il faut avoir les doigts justes pour ne pas en dix foulées se blesser ou perdre sa chaussure... Et la plus véritable des sandales est celle-ci : une semelle de paille épaisse, bien feutrée par-dessous, avec la liette large qui passe de l'anse du gros orteil, resserre et tend le réseau sur le dos du pied.

Suspendre ses sandales n'est point un geste que l'on fasse ici. Comme tout en Chine d'aujourd'hui, la matière en est précaire et s'use avant deux ou trois étapes... Et d'ailleurs, pour donner attention à cet objet, il faut faire partie du peuple marchand du Sseu-tch'ouan, mieux encore du peuple porteur, des millions d'hommes de bât dans la même province. L'homme riche ignore la sandale et méprise la marche. L'homme riche, bourgeoisement, s'en va-t-en chaise. Mais le coolie, comprimé sous une charge sur le dos qui dépasse deux cents livres, en pays de montagnes et d'escaliers perpétuels, en étapes qui font plus de deux semaines à six lieues effroyables par jour, le coolie tient plus à ses sandales qu'à ses pieds ou aux tumeurs de sa nuque. Des voyageurs se sont extasiés sur le fait – qu'ils n'ont jamais vu – de porteurs tombés sous le fardeau, sur la route, mourant là. – Je n'ai jamais vu de cadavres de la sorte. Mais toute cette altière et hautaine route de l'abord de la Chine occidentale vers le Tibet est mosaïquée de semelles écrasées, de sandales mortes, dans la boue, le froid ou le soleil, – Et rien n'est plus lamentable que ces pas immobiles, pourrissant là.

Mais, que, passant, on se sent allégé de les bien sentir à ses deux pieds !

C'est le contact ; la sensation tactile ; la prise de possession du terrain, répétée. Chaque pas est marqué de chaque foulée du visage dans un air à chaque instant souffleté de nouveau par ma face...

Exprimant ceci que j'ai senti, je note avec attention le plus étonnant : de me trouver, au soir de ce jour, parti d'un point éloigné de dix lieues, arrivé ici, où j'écris, par le seul balancé de mes deux pieds sensibles.

 

Victor Segalen Équipée (1929) in Victor Segalen par lui-même, par Jean-Louis Bédouin

Poètes d'aujourd'hui. Seghers.1983.

 

* Mercure / Hermès, le messager des dieux, porte des sandales ailées.  

01:20 | Lien permanent | Françoise

14.12.2011

Envoi n°40. Victor Segalen. Conseils au bons voyageur.

CONSEILS AU BON VOYAGEUR

 

Ville au bout de la route et route prolongeant la ville : ne choisis donc pas l'une ou l'autre, mais l'une et l'autre bien alternées.

 

Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient que la plaine ronde libère. Aime à sauter roches et marches ; mais caresse les dalles où le pied pose bien à plat.

 

Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule.

 

Garde bien d'élire un asile. Ne crois pas à la vertu d'une vertu durable : romps-la de quelque forte épice qui brûle et morde et donne un goût même à la fadeur.

 

Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans mérites ni peines, tu parviendras, non point, ami, au marais des joies immortelles,

 

Mais aux remous pleins d'ivresses du grand fleuve Diversité.

 

 

      Victor Segalen (1978-1919) Stèles au bord du chemin. STELES (1912-1914). in Victor Segalen par lui-même, par Jean-Louis Bédouin. Poètes d'Aujourd'hui. Seghers.1983.

 

 

01:16 | Lien permanent | Françoise