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25.01.2012

Envoi n°46. Jean-Marc Sourdillon. Dix secondes tigres.

 

Qui en toute sa vie eut seulement dix secondes tigre ?

Henri Michaux

 

Soleil d'hiver derrière les feuillages à l'instant de disparaître.

Nous, à la file indienne, marchant entre des cages.

Nous l'avons aperçu mais sans savoir que c'était lui.

Il tournait en rond dans sa cage, allumant l'obscurité par

intermittence.

Comment aurions-nous pu prévoir ?

D'un coup il a été sur nous. Sans un bond.

Il nous avait rejoints par son cri.

Un cri étonnamment grave, libre et puissant, un cri comme

s'il avait pu nous avaler par la voix,

et qui à nous tous nous glaçait le sang.

Ton cri, Seigneur !                                                                          

 (page 15)                                   

 

*

 

Ton regard, tour à tour dague et renard,

ton cri, ta faim dans mes entrailles.

 

Quand tu chasses, tigre,

on dirait que tu dragues.

 

Grand tigre tapi, qui tait dans son cri son secret.

Sauvagerie, et c'est toi, tigre, lâché : le félin selon la fêlure,

l'éblouissement issu de sa blessure.

 

Quand le tigre bondit, c'est une décharge.

Pas d'échappatoire, on le sait, toute traque est un destin.

Et c'est sur nous : la fureur dans la fourrure, la terreur sur

fond obscur.

Sa gueule qui s'ouvre : des crocs, un cri. Un seul cri rauque

qui dure. Mieux vaut ne jamais l'avoir entendu ou toute sa

vie avoir été sourd.

 

Le tigre sur soi : c'est chacun pour soi !

Un charbon, un obus. Une chauve-souris en boule tombée du

ciel, ailes déchirées. A peine au sol, c'est un soleil qui

déboule : gueule hurlante, hérissée de dents et de crocs.

 

Son regard : renard, fourrure dégainée.

(page 17)

 

 

*

Fauve libéré par son bond, que sa cage reprend.

 

Tonneau de poudre qui explose, se recompose.

 

Le tigre n'est pas le prisonnier de sa cage. Non, il

l'habite, il la hante.

Comme hante son beau pelage rayé

la grande flamme inapprivoisée.

 

Il court en rond dans sa rage.

De plus en plus vite. Il tourne, vire,

entraîne ses barreaux dans sa course

jusqu'à ce qu'ils se volatilisent.

Vous, venez voir ! Vite ! Seigneur Tigre s'est échappé.

Il a mis le feu à sa cage.

(page 19)

*

 

Au départ, je voulais juste t'apporter de l'eau.

Mais ce n'est pas cela ton attente. Ce que tu

attendais ? - Quelque chose de beau à défigurer,

le poème jeté dans la prose, le doux visage intérieur

donné en pâture à l'impatience.

 

Je regarde pour tenter de t'apprivoiser des peintres

incendiaires.

Eux comme toi, voulaient se libérer de la cage

et porter le feu à l'intérieur.

Ils s'y sont calcinés

pour la plupart.

 

Tu viens après eux. Aucun art, Seigneur, mieux que ton cri.

 

Entre toi, Tigre, et moi qu'y a-t-il ? Ou n'y a-t-il pas ? Tu

te sers de moi comme d'un appât. Tu me rappelles sans

cesse que dans ton monde, je n'y suis pas. Et si, ici, je me

crois parfois au centre, avec mes mots et ma substance, ce

ne peut être que par hasard ou par inadvertance. Le drame

se joue ailleurs, je le sais bien Tigre, entre toi et une autre

puissance. Et si le beau, comme on l'a dit, est vraiment le

commencement du Terrible, alors, Seigneur, tu en es la suite,

la suite irrévocable. Le feulement dans sa langue le dit mieux

que nous : Etwas schrecklich.                                

                                                                                           (page 23)

 


Jean-Marc Sourdillon Dix secondes tigre. Éditions L'Arrière-Pays. 2011.


 

11:56 | Lien permanent | Françoise

18.01.2012

Envoi n°45. Jean-Marc Sourdillon. "Terrasses"

TERRASSES.

 

Avec leurs terrasses à la verticale

et leurs outils posés à même le sol

avec l'appui des pierres, des arbres

et des paroles,

en lisant chaque jour un peu la Bible

et le journal,

avec leur travail, leurs familles,

et le vent qui les frôle,

ils empêchent chaque jour un peu

que ne dévale

sur eux la montagne.

C'est pour cela qu'ils travaillent

et pour rien d'autre.

Parce qu'ils le savent,

ce paysage, là, qu'ils voient devant,

si familier, par le seuil ou la fenêtre,

c'est celui qui les attend,

celui où, à l'instant de mourir,

ils entreront tout entiers, le pays

de leur enfance et de leur éternité.

Avec ses brebis, ses soleils, ses châtaigniers,

immobile, bien que sans cesse il semble tourner,

il est ce même paysage qu'ils ont sous les yeux

depuis toujours et qui a fini par leur ressembler.

En lui, ils l'ont compris, ils entreront un jour

définitivement

comme on entre nu dans l'eau glacée des rivières

et qu'on remonte en nageant le courant.

Voilà pourquoi dès le matin on les voit

qui s'activent.

Même quand il fait chaud et que le soleil donne,

ils construisent leurs terrasses

autour de leur maison alors que rien ne presse,

ils cultivent en se baissant la terre et portent haut,

très haut leurs troupeaux sur les crêtes

où personne ne les attend.

Ils marchent élégamment,

ils sifflent dans leurs doigts

et appellent longuement dans les ravins

avec des mots que plus personne ne comprend.

C'est ainsi que lentement dans leurs vies

ils progressent, et dans leurs villes,

leurs vallées,

en les aménageant.

Ils poursuivent seuls ou à plusieurs

le mouvement qu'ils ont reçu en naissant.

Et ceux qui sont déjà là, dans le paysage,

parce qu'ils ont fini de naître,

les appellent doucement par leur nom

dans le silence, les livres et les cris des bêtes.

 

Jean-Marc Sourdillon Trois poèmes cévenols in Dix secondes tigre. Éditions L'Arrière- Pays. 2011

 

* «Ont compté pour lui d'une manière décisive les rencontres avec Philippe Jaccottet et l’œuvre de Maria Zambrano ainsi que la découverte, à l'âge de 15 ans, des Cévennes, sa région mentale.» Extrait de la notice qui accompagne le livret.

23:51 | Lien permanent | Françoise

11.01.2012

Envoi n°44. Didier Jourdren. Notes d'hiver



Le rouge-gorge sous la pluie, je ne l'entends pas, abrité sous des feuilles ou dans la haie, dans un arbre non encore dépouillé, mais le simple fait de le savoir dans les parages suffit à me rendre attentif. (…)

                                                                                                          (page 32)

Mais nous avons oublié que nous appartenons au monde, que nous vivons dans une fraternité de fait avec tout ce qui vit, tout ce qui est. Petit compagnon qui chantes d'une voix vacillante dans la venue du jour, je t'écoute, je te fais place, (…). Et je m'aperçois soudain que je te parle, frère rouge-gorge, ce matin pour la première fois, …

                                                                                                          (page 33)

&

Appelé par l'ouverture, tenté par le repli. Vers où me guide l'oiseau de la lisière ? Accueillant sa voix, mais craignant de la suivre, cherchant refuge dans la clôture et l'immobilité(...)

                                                                                                     (page 40)

Petite barque frêle que je n'emprunte pas, craignant d'être emporté vers des rivages sans limites, d'être noyé dans l'eau transparente du chant. Je continue de regarder le fanal que l'on agite dans l'ombre pour me guider, d'entendre les appels répétés, mais je reste sur le bord.

                                                                                                   (page 42)

&

Et parfois me reviennent le jardin abandonné, perdu dans l'enfance lointaine, la grande maison, la fenêtre de la petite cuisine. Et ces moments passés à guetter les apparitions d'un rouge-gorge qui venait picorer les miettes, comme le plus intense de la vie, et le plus incompréhensible, qui appelle impérieusement, qui met à part aussi, presque nécessairement, des êtres, de leurs vies, dans une fascination à laquelle on ne peut se soustraire, une obligation plus importante que tout.

                                                                                                     (page 51)

&

Le petit tablier orangé noué serré sur la poitrine rebondie, presque toujours affairé, en quête sans répit de provende, ayant l’œil à tout, il a incontestablement un côté nourricier, maternel.

                                                                                                    (page 54)

&

Petite cascade argentée, mince ruisseau qui court dans l'herbe, heurte les cailloux, coule sans bruit, puis chante à nouveau, frissonne, frémit, éclabousse, un peu, s'ébroue et disparaît derrière les arbres.

                                                                                                    (page 59)

&

Petite clochette près de la porte, à l'aube, grelot très léger dans le froid vif.

Petit portier du jour posté dans la haie de palme, tenant sa lanterne, appelant par leur nom ceux qui passent ou se tiennent là...

                                                                                                     (page 77)

&

La voix qui se brise : la seule juste.

&

Demeurer dans le silence où l'on a été conduit. Ou plutôt , ménager à chaque instant une place à ce silence, l'écouter, se laisser traverser par lui, envahir, emporter, source qui ne cesse pas, dont le chant très bas respire dans le souffle.  

                                                                                                          (page 86) 

&

Et si le rouge-gorge m'a appris quelque chose, c'est que l'on ignore presque tout de ce qui nous lie aux êtres et aux choses. (…)                                                              

                                                                                                          (page 87) 

&

Il ne s'agit pas de voir clair dans les notes pures, mais de tenter d'être soi-même un peu plus clair, de s'accorderà cette limpidité.                                                        

                                                                                                          (page 93) 

&

Appelé chaque matin par la voix très pure, presque imperceptible, franchissant sans rien voir l'étroite passerelle pour aller au-delà, où l'on ne reconnaît plus rien, ni personne, ni soi-même, conduit à accueillir là-bas, plus loin, ici, toute chose et tous les êtres, dans l'ignorance la plus grande, dans une reconnaissance bouleversée.  

                                                                                                         (page 94) 

&

Petit oiseau qui aime s'approcher quand on retourne la terre, il m'oblige à creuser aussi en moi.                                                                                    

 (page 102)

&

(…)

Didier Jourdren Notes d'hiver. Éditions Multiples. «Les Cahiers» n°1. 2011.

22:50 | Lien permanent | Françoise