http://www.xiti.com/ ID de suivi

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

05.12.2012

Envoi n°87. Bernadette Engel-Roux "Aubes"

      5 décembre 2004

     5 heures :

     Hier soir, en ouvrant la porte une dernière fois sur le jardin, j'ai reçu la brume, non comme on reçoit une gifle de vent au visage, mais comme, ouvrant sa porte sans qu'il y eût d'autre appel qu'un appel en soi peut-être, on reçoit l'étranger qu'on n'attendait pas, debout déjà dans la clarté nocturne. La survenue inattendue de la brume, hôte que les bras ne peuvent étreindre, immense et léger corps de brume, qui tournoie, s'élève, m'enveloppe, soudain là comme le serait le corps d'une ombre revenue de chez les morts qui supplierait qu'on l'accueille, par la danse de son immense corps de vapeurs signifierait quelque chose : une invitation à la suivre ? ou une prière ? afin d'entrer, de ne plus errer à déchirer son corps fragile dans les halliers, insistante néanmoins dans le mouvement incessant de ses bras invisibles, dirait quelque chose que, dans le bonheur inespéré de ce bain de fraîcheur pris comme une toilette, l'on négligerait, sans percevoir l'appel ni la prière, inattentifs ou simplement infirmes, privés de ce qui permettrait, si quelque chose se disait là, de comprendre, d'être à la hauteur de ce qui là se passe, incertains même que quelque chose se passe, ait lieu. Et inconscients de cette infirmité, heureux naïvement de la présence, de cette eau lustrale, de ce baptême sur le seuil de la maison endormie.

    Tout le jardin saisi lui aussi, envahi, soulevé du terreau des coteaux et maintenant en flottaison, le jardin comme porté dans les bras immenses de mon visiteur sans visage ni corps ni bras..., le jardin n'a plus borne ni clôture, la route qui le limite au nord n'est plus visible, ni les buissons défeuillés à l'amorce de l'hiver, ni les outils oubliés, on y marcherait sans rien heurter, délestés comme par grâce, dégrévés de peine, comme on s'avancerait sur ce qui resterait du bal du Domaine, quand tout a disparu des lustres, du château, du parc, quand ne reste plus, flottant, que le souvenir du bal sous forme de brume, forme où j'entends encore le mot de beauté, mais qu'aucune main n'informe, forme de rien, abandonnée à l'errance sur les coteaux boisés de la nuit, dans l'attente infiniment suspendue du désir qui enfin la formerait, lui donnerait corps connaissable, et désirable.

     Et moi debout sur le seuil dans la nuit, saisie dans le vaste tournoiement des particules de l'immatérielle matière de brume, mêlée de terre d'eau et de ciel, terraqué semblable à ce qui sert d'espace sans nom aux figures défaites de Pierre Dubrunquez, infimes grains d'eau en suspension accrochant la lumière d'une nuit sans lune pourtant ni reflet d'aucun éclairage municipal, terraqué mobile, suspension mouvante de ciel et d'eau, danse d'une cohorte d'ombres tout à fait dissoutes, pulvérulence de graines d'eau et de nuit, – soudain la nuit comme un doigt froid me ruisselant sur l'échine, je ferme la porte et rentre.

 

     6 heures :

     Réveillée à peine, et dans le souvenir immédiatement présent de la visite qui me fut faite hier soir, je me hâte de me lever pour aller voir, revoir dans l'aube depuis le balcon sur le vide, la danse des Ombres de brume.

    Mais rien : le jardin, même à cette heure très matinale, est déjà trop précis dans ses contours et rien ne demeure de ce qui me fut donné quelques heures auparavant, rien sinon moi debout, et à mes mots vains qui tenteront d'étreindre moins que brumes, abandonnée.

          Bernadette Engel-Roux Aubes. Éditions Le bois d'Orion. 2011


18:03 | Lien permanent | Françoise

Les commentaires sont fermés.