08.05.2013
Envoi n°109. Jean Malrieu "Lettre du bord de l'eau".
LETTRE DU BORD DE L'EAU
Chers amis, je vous envoie cette année des bords du miroir d'eau de la rivière la carte postale du pêcheur. (…)
Je vous invite à pénétrer dans le silence religieux des prés. Un verger pillé veille à l'entrée du domaine. Des chaumes décolle une escadrille de ramiers dont les ailes claquent en un bruit de journal déchiré. Une ronce gifle vert. Une énorme hélianthe dans sa collection carmélitaine est en oraison. Nous nous glissons au long des roseaux, nous écartons leurs rideaux. Le miroir glauque nous attend.
(…)
J'apprends à connaître les odeurs de l'eau : les bleues, les vertes. Certaines heures sentent les phalènes, la vase, le bois mouillé. J'apprends les bruits du vent : celui qui passe, haut, en grand équipage, dans la feuillée, celui qui ride l'eau d'un doigt invisible, traçant d’imprévisibles sillages, celui qui jette contre la berge de minuscules vagues, dans un bruit de ressac, écho affaibli de la mer. Voici l'instant où vient la guêpe sauvage qu'attire le poisson enfermé dans le sac rouge. Voici le martin-pêcheur, le cri de la sarcelle...
(…)
Hier, après la pluie, dans le silence de la futaie qui s'égoutte (les peupliers pour une fois étaient muets, eux qu'agite le moindre souffle), m'a surpris un bruit inconnu. Quelle plainte métallique s’exprimait, quelle élytre prisonnière ? Je restais immobile, inquiet, le soir tombant agrandit la peur. Puis m'enhardissant, je m'avançai. De l'écorce fendue, comme d'une lèvre, coulait à gros bouillons d'une blessure naturelle, la sève brute qui argentait le tronc. Je sais bien, on m'a appris, que les racines s'abreuvent dans les terres mouillées, que quelque canal dans le bois avait dû se rompre, mais je sais aussi qu'il y a toujours quelques fées prisonnières sous l'écorce, et l'une d'elles m'avait trouvé assez proche pour parler.
(…)
« Maintenant nous voyons les choses à travers le miroir... ». Est-ce dire, avec Saint-Paul, que les flammes dans les reflets ne brûlent pas, ou que, penchés in oenigme comme dit le texte ( et tout ce qui nous entoure est écriture), nous ne savons plus, nous ne savons jamais de quel côté nous sommes. Tout est devenu abîme, abîmes des cieux inversés, de la terre endormie, de l'homme inquiet. A travers la glace, nous ne pouvons voir que ce qui est en nous. La beauté reste intérieure. Celui qui entend le silence le porte en lui. Tout se rapporte à la grandeur « célestielle ». Et la forêt n'est jamais loin qui, à partir de n'importe quel bout de bois, salue déjà les arbres comme des personnages qui s'avancent avec des colliers de feuilles jusqu'à terre.
Je vous offre mon miroir.
Jean Malrieu Lettres à Jean Ballard (1956-63) suivies d'un Hommage à André Breton (1966)
Éditions L'Arrière-Pays. 1992.
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