05.06.2013
Envoi n°113. Gaston Puel "Grand-Mère chantonnait..."
… grand-mère chantonnait parfois d'une voix légèrement chevrotante connais-tu le pays où fleurit l'oranger, un peu d'espoir traversait l'air éploré de la salle-à-manger et je savais que l'oiseau qu'on disait plus léger répondait de tout le bonheur dont une captive avait été exilée, on le lui promettait mais elle avait déjà gagné ce pays d'air pur et de soleil dont mimosas et rousquilles semblaient les garants quand le sucre que j'appelais candi avait laissé sur mes doigts sa petite neige sucrée comme si j'avais touché de mes mains les sommets blanchis qui dominaient ses promenades et son ombrelle...
(page 54)
… au pied des premiers chênes s'amorçait un abrupt versant boisé (on disait la rive). Plus bas on entendait clapoter la rivière qui butait sur une plage de gros galets puis formait deux bras enserrant une bande de terre couverte d'arbustes et de buissons (on disait l'île). Au bord de la rive s’amorçait un sentier pentu dont les méandres conduisaient à un petit bassin moussu niché dans la verdure où coulait un maigre filet d'eau claire (on disait la source). Ce qui n’était pas nommé, ce tout qui enchantait l'enfant, resterait embaumé dans sa mémoire et n'aurait jamais de nom...
(page 86)
Gaston Puel L’Âme errante et ses attaches. Éditions L'Arrière-Pays. 2007
RETABLE
Enfant, il avait habité près de la source, le temps d'un été. La mère avait tricoté un rideau au crochet, il pendait encore à la porte vitrée. Elle descendait à la source, y mettait le vin au frais. Peut-être gisait-elle là, mêlée à l'obscur des ombres, en ce lieu de nulle part.
L'enfant alors pensait le monde comme un tombeau vide. Plus tard un ange dans un coin du rideau annonçait la naïveté émouvante des êtres. Et la source, dont l'eau se renouvelait, chantait la mort impossible (la fraîcheur de l'herbe, le murmure assourdi de la rivière sous les arbres).
(page 11)
Gaston Puel Carnet de Veilhes. IV. Éditions L'Arrière-Pays. 2001.
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Gaston Puel vient de nous quitter. Cet envoi numéro 113 lui est dédié. Nous perdons un poète ami qui a aimé «Vous prendrez bien un petit poème ? ».
La lumière est de retour pour lui, comme un cortège...
Gaston Puel dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : Envoi n°4 «Le rouge-gorge ». LE ROUGE-GORGE. I.
Rouge-gorge A l'œil avide Prompt à l'envol Prompt au retour Planète ou flamme Dieu d'alentour.
II.
Le rouge-gorge ? Sa fragile apparence, sa lumineuse évidence : il sautille, voltige, disparaît, libre beauté qui jaillit entre réel et surnaturel : une apparition.
III.
Marpa, le maître de Milarépa, enseigna, dit-on, à son filslesecret de la migration de l'âme, quitter son corps grossier pour entrer dans le cadavre d'un animal ou d'un être humain. Entrer dans l'âme légère du rouge-gorge et, de son corps grossier, mesurer la gravitation universelle de l'absurde.
Gaston Puel Dix-neuf attaches in L’Âme errante et ses attaches Éditions L'Arrière-Pays.2007.
N.B. : Milarépa (XIème siècle) est un grand maître tibétain de la lignée des Kagyu (celle de l'actuel Karmapa). Disciple de Marpa (lignée de Tilopa, Naropa, Marpa, Milarépa), il parvint à l'éveil en une seule vie, devint l'ermite à la robe de coton («ré-pa») et l'auteur des »Cent mille chants» (traduits par Marie-José Lamothe). On le voit sur les fresques assis en tunique blanche, la main en conque près de l'oreille.
Envoi n° 5 «Frères immobiles»
FRÈRES IMMOBILES
Frères immobiles Grands arbres ouverts au matin, Qui broutez entre vos branches Le bleu futur, le noir vainqueur, J'envie votre langue écorcée, La terre qui vous tient noués, L'air qui vous en délivre Tandis qu'inachevé je m'égosille Dans le vide que vous buvez...
Gaston Puel Dix-neuf attaches in L’âme errante & ses attaches. Éditions L'Arrière-Pays. 2007
Courrier des lecteurs numéro spécial 9 : exergue «Si je suis au monde, si j'y reste éveillé par quelque grâce obstinée...».
«Si je suis au monde, si j'y reste éveillé par quelque grâce obstinée, si j'éprouve un rapport de simplicité entre poésie et quotidienne existence, si je me sens habité ou nourri par ce qui n'est qu'une écoute et une approche et si je nomme valeur cet affrontement bienvenu, je n' en éprouve aucune fierté mais plutôt quelque crainte, celle de n'avoir pas transmis au mieux cette palpitation.» Gaston Puel Entretien avec Éric Dazzan, in Revue NU(e) 46. Décembre 2010.Une coédition NU(e) - L'Arrière-Pays
Extraits d'une lettre de Gaston Puel, extraits diffusés dans le Courrier numéro 9 : « Chère Madame, Je vous remercie vivement de m'avoir adressé votre si aimable lettre – aimable envers la poésie surtout, que vous avez su retrouver et servir dans ce Gers des collines et des bons coteaux.Je comprends que les poèmes assez courts conviennent à ces voyages que vous dirigez. Je ne le déplore pas. Et de savoir que ces petits écrits rebondissent et repartent vers une autre destination, me paraît la meilleure amitié envers le texte. Peut-être est-ce (dans le triste terrain actuel) la plus vivante des «revues» que vous avez créée ! Le « Web » est, de plus, un excellent facteur. » (Lettre du 28/08/2011)
« Le poème n'est pas circonscrit à ce que tel ou tel lecteur le ramène ou le conduit. Il peut ouvrir la sympathie et la confiance (je trouve qu'on manque vraiment de la bonne et simple amitié) .» (Courriel du 16/09/2011)
« Je vous écris comme à quelqu'un du bâtiment. La poésie, comme elle s'écrit dans les journaux de retraités, c'est de la langue pour la poubelle. On doit à la langue-patrie une part d'invention, de courage, d'émotion – comme on ne peut plus peindre des chats dans un panier. Votre « invention-intervention » laisse les chats en liberté. Bravo ! » (Courriel du 16/09/2011)
Courrier des lecteurs numéro spécial 12 : exergue : « Au marché ce matin...»
« Au marché, ce matin. Au-dessus des tentes et des étals des marchands, tout en haut des grands platanes, le chant d'un merle s'effilait, si pur, si aérien. Rien ne l'altérait, il régnait au-delà du commerce des hommes et du trafic de leurs camions. Mais qui l'entendait ? Enfoncé dans sa condition, chacun vaquait à ses affaires, aussi étranger au chant de l'oiseau que celui-ci au prix du chou-fleur. Ce n'était qu'une œillade de la poésie. Sans s’affranchir du réel, la poésie l'éconduit, le distance, nous enlevant à sa trivialité, à ses limites pour nous laisser sur les lèvres l'éphémère saveur de l'ailleurs. » Gaston Puel Carnet de Veilhes, IV. Éditions L'arrière-Pays. 2001.
Envoi n°53 «Parfois les dieux jaloux...»
Parfois les dieux jaloux Soudain avares de poésie, Abandonnent les poètes, Les privent de levain, Leur retirant la grâce des mots, Du cœur aimant des mots Où perdure la chaleur des étreintes.
Les poètes se glissaient dans les choses, Dans la transparence des choses ; Ils leurs donnaient la parole Depuis les plus lointains replis du temps.
Ainsi marmonnaient les poètes comblés Qui, sans esprit de lucre, Abordaient les berges d'enfance, Mêlant le laurier aux herbes des eaux.
Herbier de compassion, J'ouvre tes pages rouillées, Dans le désordre des ronciers Dorment des graines dans la mousse. Le vent qui titubait se dresse, Dans le ciel des ailes s'ouvrent Le sens s'éveille, le mal est nu,
Le sacré est de retour.
Gaston Puel in Carnet de Veilhes, IV. Éditions L'Arrière-Pays. 2001.
Courrier des lecteurs numéro spécial 16 :
C'était dimanche : dans un silence léger, bien tendu de transparence, non loin de la charmille et des petits cailloux, Gaston Puel lisait : sa voix – timbre, scansion – sa main – geste, repos – sa présence –
et le poème emplit l'espace : le poème respire dans les corps silencieux. Et sa parole nous ravive.
Françoise V. – lecture de Gaston Puel, le dimanche 27 mai 2012,au château du Cayla, |
22:40 | Lien permanent | Françoise

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