25.06.2014
Envoi n°161. Julien Gracq "Les hautes terres du Sertalejo""
A Jules Monnerot.
Il me suffit de fermer les yeux pour que revienne le souvenir de cette saison légère où nous vagabondions, Orlando et moi, par les hautes terres du Sertalejo. Je revois les cieux balayés, d'une clarté lustrale de grève lavée, où les nuages au dessin pur posaient des volutes nacrées de coquillage – les longues pentes vertes basculées au-dessus des abîmes, où les doigts du vent plongeaient dans les hautes herbes – les lacs de montagne, serrés au cœur de l'étoilement dentelé des cimes comme un peu d'eau de la nuit au creux d'une feuille. Mais par-dessus tout, avec la fascination d'un accord longuement tenu où courent se noyer comme en une eau dormante les arabesques de la mélodie, revient me hanter le silence : un silence de haute lande, de planète dévastée et lisse où rien n'effrange plus sur le sol les ombres des nuages, et où la lumière du soleil éclate dans le tonnerre silencieux d'une floraison.
Nous avancions par courtes étapes, car dans ces plateaux la fatigue tombe soudain comme un manteau de plomb sur les épaules, et l'air raréfié des hautes altitudes nous enfiévrait le cœur.
(…)
En croisant sur ces hautes surfaces, parfois nous voyions venir à nous des montagnes.
(…)
Par les nuits de ces grands pâturages, nous sentions les poumons dans notre poitrine jouer comme une bête qui s'éveille d'aise, élastique et fine, à l'épiderme subtil.
(...)
Il y a un allègement pour le cœur qui s'abandonne au pur voyage, et pour l'âme en migration, ne fût-ce que pour une saison brève, loin des maisons des hommes, un éventement d'ailes, une fraîcheur de résurrection. Dans ces nuits où le froid prenait possession de la terre comme un nouveau règne, mon cœur se repaissait de sa force. Étendu de mon long sur ce toit du monde, les paumes ouvertes sur l'herbe glacée, mes yeux se diluaient comme une encre aux profondeurs clémentes du ciel nocturne, le gonflement de ma poitrine déferlait comme une marée à l'approfondissement infini des espaces, mon regard brûlait dans l'air pur comme le pur regard sans but d'une vigie, l'écorce fendue des pierres en livrait le froid vivant jusqu'à mon cœur. Au cœur de la nuit dissolvante, toutes amarres rompues, toute pesanteur larguée, docile au souffle et porté sur de l'eau, j'étais un lieu pur d'échanges et d'alliance. (…)
Julien Gracq Liberté grande. Librairie José Corti. 1974. (1er dépôt légal : 1947).
16:11 | Lien permanent | Françoise

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