22.04.2015
Envoi n°198. Emile Vitta "Pierrette au Mont-de-Piété"
Pierrette au Mont-de-Piété
Pierrette un matin s’éveillant en dèche
Et craignant de voir, tableau redouté,
Le portier grincheux, le fruitier revêche,
Courut toute nue au Mont-de-Piété.
« Que venez-vous donc engager, fillette ? »
Lui dit l’employé, vilain comme un pou.
Elle répondit, pimpante et coquette :
« C’est mon cœur, monsieur, que je porte au clou. »
L’objet fut posé sur une balance.
(Que de pleurs, Pierrot, ton cœur eût versés !)
Ce fut un instant de mortel silence.
Lorsqu’il eût été dûment soupesé,
L’employé grogna : « Sale mécanique.
« Où donc est le haut, où donc est le bas ? »
Puis, le rejetant, il dit, laconique :
« Objet sans valeur. On n’engage pas. »
Reprends ton chemin, va-t’en, ma pauvrette,
Vers la soupe absente et le logis froid.
Du moins pour toujours souviens-toi Pierrette,
Qu’au siècle présent l’or seul vaut son poids,
Qu’amour et génie, un cœur que l’on aime,
La foi, la gaîté, zéro tout cela.
Au Mont-de-Piété, comme ailleurs de même,
On ne prête rien sur ces objets-là.
Emile Vitta Deux poèmes suivis d’un seul envoi.* Minuscule aux éditions la Porte. 2015.
* Les deux poèmes d’Emile Vitta ont été édités par Albert Messein en 1925 et 1926.
22:43 | Lien permanent | Françoise

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