27.12.2017
Envoi n°327. Guillevic "Il te faut de la pauvreté dans ton domaine..."
Il te faut de la pauvreté
Dans ton domaine.
C’est comme ce besoin qu’on peut avoir
D’un mur blanchi à la chaux.
Une richesse, une profusion
De mots, de phrases, d’idées
T’empêcheraient de te centrer,
D’aller, de rester
Là où tu veux,
Où tu dois aller
Pour ouvrir,
Pour recueillir.
Ta chambre intérieure
Est un lieu de pauvreté.
GUILLEVIC Art poétique. nrf Poésie/Gallimard. 2012.
19:12 | Lien permanent | Françoise
20.12.2017
Envoi n°326. Jacqueline Roques "Et qu'un jour de plus finisse !"...
Et qu’un jour de plus finisse ! Neige
plumeteuse du soir qui assourdit les bruits.
Le jardin lugubre s’endimanche soudain,
se pare des tulles blancs de la mariée.
Où vont dormir les moineaux ? se
dit-elle.
Et fallait-il avoir nourri tant d’espoirs
et de pensées ambitieuses ?
Tant de lourdes larmes sur de vieilles
blessures et tous ces petits bras qui s’étaient
suspendus à son cou… Enfants aux cris
d’oiseaux mêlés à d’amères patiences, tant
de joies irremplaçables.
Heures volées peut-être, de femme aimée,
d’une orgueilleuse plénitude. Grand déballage,
amoureuse brocante laissée derrière.
Où donc vont dormir les moineaux ?
se dit-elle.
Jacqueline Roques « La Note bleue ».
Editions Rougerie, pages 56-57. 2008
19:30 | Lien permanent | Françoise
13.12.2017
Envoi n°325. Jacqueline Roques " Sa souveraineté est celle du langage..."
*
Sa souveraineté est celle du langage.
Elle s’est toujours un peu perdue dans
les littératures comme cette mouche
dans la cuisine oubliée par l’été.
Pourtant quelle bouche magicienne
a arrondi pour la première fois ses
lèvres autour du mot amour ?
Dans la lueur du matin qui endeuille,
entourée d’habituelles rumeurs, par la
magie d’un mot elle devient éternelle
et se laisse glisser dans les dédales des
escaliers de gare où divaguent en si-
lence de très anciens sourires.
*
Et puis tous ces mots qui affluent
sans qu’elle s’y attende et qu’elle ne
prononce pas, qui viennent se coincer
dans sa bouche comme les grains d’anis
du pain bénit se logeaient entre les
dents. Ces mots inattendus et impé –
rieux et qui lui donnent l’air absent,
qu’elle trimbale avec elle qui s’entre-
choquent ou se rassemblent en fin de
jour parfois, poursuivant leur alchimie
secrète dans son rêve et dont elle fait
au matin des phrases que probable-
ment personne ne lira.
*
Jacqueline Roques « La Note bleue »,
pages 16-17. Editions Rougerie, 2008.
12:17 | Lien permanent | Françoise
