07.11.2018
Envoi n°363. Joë Bousquet "Je n'y puis rien..."
« Je n’y puis rien : ma vie est naïve comme un menteur. Mon ami Max Ernst, avant de me connaître, était lieutenant dans l’armée allemande. J’ai été blessé [1]sans doute par un homme de son bataillon, par un homme de son régiment, si les Allemands qui nous ont battus ce jour-là étaient aussi nombreux qu’on l’a dit. Un capitaine français m’avait donné l’ordre de prendre le village de Vailly où l’ennemi venait d’entrer. Je suis tombé en exécutant cet ordre ambitieux et mes hommes m’ont emporté dans le crépuscule. Quand j’ai connu Max, il m’a raconté ce qu’il avait vu de cette bataille : les brouillards du soir ont facilité notre avance, disait-il, la venue de la nuit nous a dérobé la retraite des Français. Quand je suis sorti de Vailly on voyait des étoiles. J’ai demandé à Max Ernst de faire avec un de mes rêves le sujet d’un tableau. Il m’envoie un magnifique sous-bois que je contemple avant de m’endormir et que je vois aussitôt s’ouvrir sur un paysage pénétré d’évocations sublimes. Sur une route du front j’avais rattrapé ma compagnie exténuée et mon capitaine affligé, recru de fatigue. La mort les avait enfermés dans les actions où elle les avait surpris, ils étaient noyés dans la guerre, l’avaient vue, tandis que je lui échappais, devenir chaque jour plus terrible et Houdard[2] me confiait son immense désarroi.
Enfin, nous nous arrêtions devant un cimetière où j’entrais malgré les supplications d’un soldat. Ebloui par la beauté des arbres et du ciel, je me sentais, tout d’un coup, envahi par une extase muette et confondu de bonheur à la pensée qu’entré derrière moi, Houdard découvrait un sujet d’extase dans l’objet de ma contemplation. Alors, je le menais devant des tonnelles mordorées où se dressaient, toutes nues, des saintes couleur d’or et nous regardions ensemble ces objets étonnants. Je devais les reconnaître, le lendemain, dans le tableau de Max. »
Joë Bousquet Le Bréviaire bleu. pp. 60-61. Rougerie éditeur. Mortemart. 1977.
N.B. : Joë Bousquet dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°12 «A l’enseigne de l’abeille d’hiver » ; envoi n°13 «Chanson de route » ; envoi n°110 «Le baiser» ; envoi n°111 « La rainette du noir ». http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/
[1] « Joë Bousquet est né à Narbonne en 1897. «Le 27 mai 1918, à Vailly, lors d'une contre-attaque de l'armée française, une balle atteignit Joë Bousquet en pleine poitrine, sectionnant la moelle épinière. De cette chair désormais en miettes naîtra un écrivain au corps illimité (...) Sa chambre à Carcassonne n'est pas celle d'un reclus, d'un gisant, mais la capitale d'un monde (…)» Pierre Drachline Poésie 1. n°6, été 1996. Dossier : le voyage, l'ailleurs.
[2] Houdard mourra le 28 mai 1918 : « Le capitaine de la troisième compagnie du 156ème régiment d’infanterie où Joë Bousquet a reçu ses galons de lieutenant, était un jésuite. Il eut un ascendant considérable sur le jeune homme qui, ayant choisi de devancer son destin en s’engageant dès 1916 à l’âge de 19 ans, fit à ses côtés son apprentissage de la guerre. » http://lepervierincassable.net/spip.php?article278
18:07 | Lien permanent | Françoise

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