09.01.2019
Envoi N°372. Jean-Marc Sourdillon : "TRANSHUMANCES".
TRANSHUMANCES
S’il y a un lieu où je pourrais habiter, c’est bien ici* dans ce paysage dont j’ai peine à croire qu’il ne me soit pas intérieur.
Mais je n’ai pas ici de demeure. Au fond je sais bien que l’on n’a pas d’endroit où poser la tête et que l’on ne bâtit pas sa maison en dehors de son cœur.
Alors je vais ici en étranger. Je roule en voiture, je parcours ces paysages abrupts sur des routes sinueuses et comme un oiseau je me pose ici et là. Sans but, sans racine, je suis ici, conduit par une blessure, à la fois chez moi et dehors. Où pourrai-je essayer mon aile ?
Deux fois l’an, pendant l’été, ces mêmes montagnes sont traversées par le passage des transhumances sur la pierraille dure des drailles.
Il faut imaginer cela intensément dans ce paysage sans rivière,
un flot qui s’écoule et circule dans la poussière, les bêlements – flot de sang blanc irriguant cet organisme de pierres sèches et de sel, de terres déclives où même la lumière penche.
Quelque chose d’immatériel et de puissamment vivant passe par un cœur fossile.
Les bergers suivent de loin. On les entend. On ne peut pas vraiment dire qu’ils gardent.
Ils accompagnent le mouvement, regardent plutôt qu’ils n’interviennent.
Postés sur la pente raide ou marchant dans l’ombre de chaque côté de la vallée, ils s’appellent mutuellement par leurs prénoms, ils crient, s’interpellent comme pour se garder vivants ou bien seulement éveillés.
Ce paysage, ces montagnes, ce qu’elles offrent, c’est un peu à chaque fois comme si un berger ouvrait les yeux. La vie vue à travers le regard de l’un d’eux. Il suffit qu’il les referme pour que tout s’efface ou se retire – retour à Paris.
Et à quoi peut bien servir alors d’être berger ou de voir comme eux ?
Peut-être à cela, à rester fidèle à cette image aujourd’hui qui perdure, grossie par la mémoire : entre la pente et la lune énorme, à l’heure du soir, cette silhouette fermant la marche, d’une adolescente, blonde, d’un blond solaire, qui allait en dansant dans la clarté et poussait d’une pique les brebis retardataires.
Je l’ai aimée à seize ans. C’est elle, toutes ces années, qui m’a guidé vers toi à travers ce désert.
Jean-Marc Sourdillon En vue de naître. pp.23-25. Editions L’Arrière-Pays. 2017.
« Ont compté pour lui d’une manière décisive les rencontres avec Philippe Jaccottet et l’œuvre de Maria Zambrano ainsi que la découverte, à l’âge de seize ans, des Cévennes*, sa région mentale. »
Jean-Marc Sourdillon dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°45, 47 & 371. http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/
21:03 | Lien permanent | Françoise

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