10.07.2019
Envoi n°397. Victor Segalen "Hommage à Paul Gauguin (1919)."
Hommage à Gauguin (1919) III
L’homme maori ne peut pas s’oublier quand on l’a vu, ni la femme cesser d’être aimée quand on l’aime. Paul Gauguin sut aimer là-bas, et voir plus puissamment que tout être avec deux gros yeux ronds, ces vivants ambrés et nus qu’il ne faut point, pour les peindre, comparer à aucune autre espèce humaine. Qu’ils soient bien considérés en eux-mêmes : beaux athlètes aux muscles heureux, harmonieux dans un repos dynamique, avec des jointures de lignes plus souples que nerveuses, un visage au nez bien assis, nettement cerné par l’appuyé du pinceau ; des yeux…des yeux maoris, proches l’un de l’autre pour augmenter la portée du regard ; des yeux à fleur de visage, à fleur de la surface peinte dont ils respectent le plan imaginaire, -- mais prêts à fouiller les taillis ou la profondeur, ou bien à happer l’autre regard qui se confie, -- des lèvres bleu de sang, pleines de chair ; -- un port auquel un fardeau ne fait peur, mais qui marche en dansant de plaisir à porter son poids seul. Beaux nageurs à travers l’étendue ; plongeurs de la mer liquide ou navigateurs des étangs verticaux sur les toiles gonflées par le regard ; -- musiciens des jours de fêtes ; -- grand veneurs aux menées de l’amour, et, dans la nuit assoupie, beaux dormeurs, sachant inclure comme un dieu le sommeil en leurs membres, soufflant leur haleine comme un rite.
La femme possède avant toute autre la qualité de l’homme jeune : un bel élancé adolescent qu’elle maintient jusqu’au bord de la vieillesse. Et les divers dons animaux sont incarnés en elle avec grâce. Ses membres ne sont pas faits des segments que balancent autour de nous les corps de nos âmes dites sœurs. De l’épaule au bout des doigts, la Maorie dessine, mouvante ou courbée, une ligne continue. Le volume du bras est très élégamment fuselé. La hanche est discrète et naturellement androgyne. Les hanches ne s’affichent point comme une raison sociale de reproduction, la raison d’être de la femme. La Maorie n’est point parent au « petit mammifère » de Laforgue, se dandinant, joyeux de se voir « délesté des kilos de ses couches ». Assez rare chez elle, la maternité est mieux portée. La cuisse est ronde mais non point grasse ; le genou, mince et droit, « regarde bien en face », note Gauguin. Toute la jambe est un autre fuseau mouvant ; ou, immobiles, deux puissantes colonnes. Le pied, grand, élastique sur une sandale vivante, sait poser avec grâce. Des cheveux opaques, odorants, à peine ondulés, rejoignent et recouvrent les reins qui pourtant seraient vus sans impudeur. Ils sont nets, dessinés pour progresser, rythmer le plaisir ou la danse. « Epaules vastes et reins étroits », disait Gauguin, voilà ce qui distingue la femme maorie « d’entre toutes les femmes ». (…)
Victor SEGALEN Hommage à Gauguin (1919) in « Victor Segalen par lui-même », par Jean-Louis Bédouin, pp.93-94. Poètes d'aujourd'hui. Seghers.1983.
*Victor Segalen dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°40 « Conseils au bon voyageur » ; envoi n°41 « De la sandale et du bâton » ; envoi n°397 « Thibet ».
http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/
*Revue FRICHES n°129 : à l’occasion du centenaire de la mort du poète Victor Segalen (1878-1919), par Mireille Privat : Victor Segalen en perspectives. Introduction à l’œuvre poétique. pp. 27-35.
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