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27.01.2021

Envoi n°467. Jean-Pierre Thuillat. Ce qui compte n'a pas de nom & autres poèmes

 

Ce qui compte

                         n'a pas de nom.

Cela se tient dans un feuillage

dans le regard vert d'un enfant

un reflet roux dans les cheveux

un brin de laine sur la nuque.

 

Le jour ne l'atteint pas.

Même la nuit le laisse

                                   s'écrouler en silence.

A peine si la pluie

l'effleure du bout des gouttes.

 

Ce qui compte

                         n'a pas de nom.

 

 

Jean-Pierre Thuillat (13 avril 1943-16 janvier 2021), Dans les ruines précédé de Marmailles* et suivi de Mutants. 

Frontispice d’Isabelle Raviolo. Prix Aliénor 2015. Editions L’Arrière-Pays, 2014.

* « Pour les non-initiés : à La Réunion, « marmailles » désigne tendrement et gentiment tous les enfants (…) » (note de l'auteur).

 

ü   

LA LICE

 

D’heure en heure, ce parcours du silence nous ouvre,

insoupçonnées, les voies du clair et de l’obscur. Le 

jardin borne son espace. Dans l’étroit carré des palis 

foisonnent plus de rencontres que n’en apporterait une 

vie vagabonde. Un gîte s’ouvre, qui recèle nos gestes 

quotidiens. De la fane étalée à la radicelle secrète, le 

chemin est de sève, suc et eau. Libre à toi d’aller 

chercher plus loin la trace qui te lie aux hommes 

innommés. Remontée du silex, leur voix s’élève là. Le 

microsillon des micas garde intacte l’image des 

saisons abolies.

 

Regarde : nos rives n’ont pas besoin que les batte une 

mer ! La paume d’un caillou nous parle  davantage que 

l’entonnoir d’un coquillage.

 

Jean-Pierre Thuillat (13 avril 1943-16 janvier 2021), Jardins secrets in 

Où l’œil se pose, Verglas du bonheur (II). Préface de Jean Joubert. Editions Fédérop, 2003.

 ü  

          EXIL

 

L’air soudain plus pesant sous la ronde des arbres

et tu perds pied sur cette terre où tu n’auras été

qu’un peu d’eau agencée en homme

une graine de sel exilée de son ventre

dissoute aussitôt que parue.

 

Avec cette insatiable soif de lèvres nues

salives et larmes dont tu

n’auras eu que le temps d’entrevoir les délices

 

cette faim de silence et de mots éclatés

ces regards dans le tien remontés de la mère

ces yeux qui semblent couler de source mais voilent

 

sous leur limpidité l’immense désarroi

que la lumière y mit au jour de la naissance

et dont jamais ils n’ont guéri.

 

Jean-Pierre Thuillat (13 avril 1943-16 janvier 2021), Cinq sonnets pervertis in 

Le Versant d’ombre, Sélection Prix Jean Malrieu, Editions L’Arrière-Pays, 1996.

        

ü  

XII

QUAN LA NOVELA FLORS PAR

EL VERJAN

 

Quan la novela flors par el verjan,

On son vermelh, vert e blanc li brondel,

Per la doussor qu’eu sent al torn de l’an,

Chant autresi com fan li autre ausel ;

Quar per ausel me tenc en maintas res

Quar aus voler tot lo mielhz qu’el mon es ;

Voler l’aus eu, e aver cor volon,

Mas no-Ih aus dir mon cor, anz lo-Ih rescon.

 

Eu non sui drutz, ni d’amor non fenh tant

Qu’el mon domna n’en razon ni n’appel

Ni non domnei ; e si-m val autretan,

Que lausengier fals, enojos, fradel,

Desensenhat, vilan e malapres

Ant de mi dit, tant en son entremes

Que fant cuidar que la genser del mon

Mi tenha gai, jauzen e desiron.

 

C’om sens domna non pot far d’amor chan

Mas sirventes farai frecs e novel.

(…)

 

 

 

XII

QUAND LA NOUVELLE FLEUR

APPARAÎT SUR LA BRANCHE

 

Quand la nouvelle fleur apparaît sur la branche

Et que tournent au vermeil, vert et blanc les rameaux,

Pour la douceur qu’on sent au tournant de l’année 1,

Je me mets à chanter comme font les oiseaux ;

Car par maintes façons, je me tiens pour oiseau

Puisque j’ai le désir du mieux qui soit au monde ;

J’ose la désirer et avoir le cœur plein

Mais je n’ose le dire et le cache au contraire.

 

Je ne suis pas amant ni ne soupire d’amour

Assez pour en parler ou prier une dame

Et ne fait point la cour ; et cela me va bien

Car de mauvaises langues, des fâcheux, des truands,

Des incultes, des vilains et des malappris

Ont cancané sur moi, tant ils sont importuns,

Pour donner à penser que la plus belle au monde

Me tienne allègre, empli de joie et de désir.

 

Comme sans dame on ne fait pas de chanson d’amour 2,

Je ferai donc un sirventés frais et nouveau.

(…)

 

  1. « Avant le XVIème  siècle, en Aquitaine, on utilisait généralement le « style de Pâques » qui faisait débuter l’année au Premier Avril.
  2. La composition de ce poème correspond aussi, même s’il n’y faut  voir aucun lien, avec la période où Bertran a perdu sa première épouse et n’est sans doute pas encore remarié.

Présentation.

     "Les deux premières strophes (ou coblas, couplets) relèvent de la chanson d’amour telle qu’on l’attend chez les troubadours. C’est le printemps et Bertran nous fait part de ses états d’âme en un temps où, nous dit-il, il n’a « pas de dame  à courtiser ». Puis, en deux vers seulement, il retourne la situation et nous annonce que c’est en fin de compte « un sirventés frais et nouveau » qu’il va composer !

  A partir de là, il s’adresse à Richard Cœur de Lion pour l’encourager à ne pas baisser la garde, mais à continuer de « dépouiller » et « tondre » ses ennemis. pp.122-123 (…)"

 

Jean-Pierre Thuillat (13 avril 1943-16 janvier 2021), Haut & Fort Chansons de Bertran de BornPrésentation et traduction de Jean-Pierre Thuillat, édition bilingue occitan-français. Editions fédérop, collection littérature occitane « Troubadours », 2018. Jean-Pierre Thuillat Bertran de Born  Histoire et légende. Prix Brantôme de la biographie historique. Editions Fanlac, 2009.

 

 

 

 

 

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