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31.03.2021

Envoi n°476. Pierre Maubé "Une journée très ordinaire … " suivi de "Ce n'est jamais le moment…"

 

Une journée très ordinaire

A tâcher d’oublier le temps,

Il fait un soir à pierre fendre,

Une espérance inachevée,

 

Il fait une rosée d’automne,

Les souvenirs meurent de faim,

L’ombre venant tu ne sais guère

A quelle fièvre te vouer,

 

Tes habitudes se délitent

Comme une chair à petit feu,

Un horizon à marée basse,

Une mémoire aux quatre vents,

 

Rien ne saura combler le vide

Qu’ont creusé dans ta chair blessée

Les défaillances quotidiennes,

Le pain perdu de ton espoir,

 

La nuit est là, la fièvre gagne

Et tu as de plus en plus froid,

Un dieu se rit de ta prière

Et te refuse le sommeil,

 

Tu es si loin de ton enfance

Que tu ne la reconnais plus.

 

     Pierre Maubé (inédit)

 

    Ce n’est jamais le moment

 

Ce n’est jamais le moment d’écrire. Il y a toujours autre chose à faire. De plus important. De plus urgent. Tondre la pelouse. Tailler la haie. Ratisser les feuilles. Sortir le chien. Nourrir le chat. Arroser les plantes. Remplir la déclaration de revenus. Aller chercher le pain. Réserver un mobil-home pour les vacances. Sortir les poubelles. Choisir dans le magazine télé le film de ce soir. Acheter le calendrier des pompiers.

 Qui choisit d’écrire avant tout cela est un irresponsable et un fainéant.

 Conseils à un écrivain : ne pas avoir de pelouse, ne pas avoir de haie, ne pas avoir d’arbres ni de vigne vierge, ne pas avoir de chien, ne pas avoir de chat, ne pas avoir de plantes, autant que possible ne pas avoir de revenus, manger peu de pain, ne pas partir en vacances, ne pas trop remplir ses poubelles, ne pas avoir de télévision ni de magazines télé.

 Mais continuer à acheter le calendrier des pompiers. Ce sont des gens bien, et puis ils ne passent qu’une fois par an.

 Pierre Maubé (inédit)

 *Pierre Maubé dans « Vous prendrez bien un poème, » : envoi n°337 « ce qu’il y a de nocturne en chacun de mes jours… » ; envoi n°367 « ce cœur en nous qui cogne… » ; envoi n°368 «  qu’elle soit aumône du temps… » & « ce lieu commun à la parole et au silence… » ; envoi n°475 « Kaddish pour Rose ».

http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/

 

 

 

 

 

20:43 | Lien permanent | Françoise

24.03.2021

Envoi n°475. Pierre Maubé "Kaddish pour Rose"

Kaddish pour Rose

à la mémoire de Rose Mallinger, 97 ans

 

et des dix autres personnes

assassinées parce que juives

dans la synagogue de Pittsburgh

le samedi 27 octobre 2018 :

 

Joyce Fienberg,

Richard Gottfried,

Jerry Rabinowitz,

Cécil et Daniel Rosenthal,

Daniel Stein,

Bernice et Sylvan Simon,

Melvin Wax,

Irving Younger.

 

Rose est tombée,

elle qui toute sa vie

s’était tenue debout

fragile et forte comme une fleur de printemps.

 

Kaddish

 

Rose frêle, Rose morte, Rose forte,

éternellement forte de toute la sève de la vie,

face à la mort, face à la haine,

face au mal.

 

Kaddish

 (…)

 

Tant de vie en toi, Rose,

qu’ils ne pourront jamais te faire disparaître,

tu es l’homme en blanc de Goya

face aux soldats qui tirent.

 

Kaddish

 

(…)

 Rose, merci d’avoir vécu

et de vivre encore,

chaque fois qu’un de nous dira non

au mal.

 

Kaddish

 

 

Chaque fois qu’un de nous refusera de croire

que les hommes sont inégaux,

qu’ils ne peuvent pas vivre ensemble,

qu’il faut en tuer certains pour le bonheur des autres.

 

Kaddish

(…)

 Pierre Maubé Etrange (suivi de) Onze Kaddishim pour Rose. Cahiers du loup bleu ; Les Lieux-Dits éditions (Zone d’art) 2, rue du Rhin Napoléon. F-67000 Strasbourg. 2020

 *Pierre Maubé dans « Vous prendrez bien un poème, » : envoi n°337 « ce qu’il y a de nocturne en chacun de mes jours… » ; envoi n°367 « ce cœur en nous qui cogne… » ; envoi n°368 «  qu’elle soit aumône du temps… » & « ce lieu commun à la parole et au silence… ».

http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/

 

20:47 | Lien permanent | Françoise

17.03.2021

Envoi n°474. Luce Van Torre-Rodriguez "Bruits" suivi de "Nuances".

Bruits

Longtemps mes yeux sont restés clos sur les couleurs invisibles de la violence, sur ces mains maternelles griffant mes mains.

 

Longtemps, je n’ai su reconnaître les bruits étouffés de ma peau, la solitude de mon regard soumis,

quand la voix qui devait m’enchanter étrécissait mes rêves,

quand le sourire qui devait me vivifier endormait la lumière de mes yeux,

quand la parole qui se devait charnelle momifiait mon geste.

 

 

Du lichen de mes regrets, de leur moisissure, s’échappent d’infimes poussières.

 

 

En bordure de mes lèvres aphones se murmurent des restes de chansons étranglées, l’inaudible enlaçant le silence.

 

Nuances

Images feutrées, fragiles, enfouies en des terres écartelées, ces mains brunies par l’air marin, larges, noueuses, râpeuses. Mon père.

 

Les soirs étouffants de l’été, il adossait sa solitude aux écorces des pins, des oliviers, des figuiers entourant la bâtisse.

Ses yeux laissaient parfois entrevoir une volonté muette de s’arrimer, au plus profond de son être, à des poteaux de violence, pour éviter de disparaître, de se dissoudre, de sortir de sa vie.

Ses mains qui serraient les miennes traduisaient ce qui, furtivement, le traversait : l’agacement, l’étonnement, la fierté, l’inquiétude, la tendresse.

J’y apprenais - enfant apeurée par la nuit, l’obscurité, les bruits, les plaintes du vent – dans le silence émerveillé de son cœur, les nuances du monde.

 

Et je m’imaginais, et je me désirais, engloutie tout entière dans cette enveloppe de muscles et d’os, logée en ce corps.

Entre ses doigts, je me glissais en toute confiance, et total abandon, dans l’absolu de son amour.

 

Luce Van Torre-Rodriguez Lisières, éditions Les Autanes, 2021.

www.editions-les-autanes.com

20:50 | Lien permanent | Françoise