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15.04.2021

Feuille Volante du 15 avril 2021. Pierre Maubé lit Jean Rousselot.

Jean Rousselot, le lutteur fraternel

                                                 Faut-il répondre ou non aux morts qui persistent à nous écrire ?                                                                                                                                                                                                                                                         Dans les filets du réveil (1999)

Jean Rousselot persiste. Mort le 24 mai 2004, il persiste à nous écrire, à nous parler. J’ouvre au hasard un de ses derniers livres :

  

Le vin remue dans les foudres

Les pierres dans les murs

Les mots dans la phrase

Les morts dans la mémoire

Les fantasmes dans la tête

A claques du créateur

 

Moi seul ne bouge

Fasciné par le serpent jaune

Qui rampe en moi vers moi

  

1948, publié dans Est resté ce qui l’a pu (2002)

 

 Je le revois debout, à la porte de La Mansarde, sa petite maison blanche à l’ombre de la forêt de Marly. Affreusement malade, depuis longtemps (« depuis toujours », souriait-il), sous assistance respiratoire, il s’inquiétait de la santé de celui qui venait le voir, de ses enfants, de sa famille. Disponible, attentif, chaleureux. A l’écoute.

 

Son bureau, une salle étroite donnant sur les massifs de roses de son cher jardin, ouvrait sur un pays foisonnant de mille richesses, un royaume de l’écrit. De quelle couleur étaient les murs ? Impossible à dire, on ne les voyait plus. Des milliers de livres, de recueils, de revues, de journaux, de lettres… Soixante-dix ans de poésie française : Louis Parrot, Maurice Fombeure, Jean Follain, Max Jacob, Pierre Reverdy (dont il imitait à merveille le ton bourru, l’accent rocailleux), René Char, Paul Éluard, plus tard Alain Bosquet ou Robert Sabatier – et bien sûr tous les amis de Rochefort, dont il était le dernier survivant (« le dinosaure », et il ricanait : « au Japon, je serais un trésor national vivant, comme leurs champions de sumo ! ») : René-Guy Cadou, Michel Manoll, Luc Bérimont, Jean Bouhier, Roger Toulouse, Marcel Béalu, Paul Chaulot – j’en oublie…

Il parlait de ses filles, de son épouse hospitalisée :

  

On n’a pas pu nous séparer

Même quand nous l’avons voulu,

Chacun de nous n’en pouvant plus

De désirer la fin du monde

Pour que l’autre meure avec lui.

 

On n’a pas pu nous séparer

Parce que tu étais moi-même,

Ma faim de blé, d’ombre et de mousse,

De chaînes molles, d’odeurs mortes,

Ma faim suppliante de faim.

                                                                        Maille à partir (1961)

 

Mais Jean Rousselot se conjugue mal au passé. Il reste, il est à jamais présent :

  

                                Affamé au point de manger son ombre.

                                                Dans les filets du réveil (1999)

 Déchiré par la vie, orphelin, malade, pauvre, autodidacte – et pourtant chaleureux, rayonnant, d’une lucidité non dénuée de pessimisme, d’une vitalité renouvelée, prolongée de jour en jour. Jean Rousselot, debout en son jardin, au milieu de ces roses qu’il aime et vient voir chaque jour, jusqu’au bout ou presque.

Son œuvre est immense, hugolienne (plus de quatre-vingt dix recueils, romans, essais, …) et pourtant résonnante d’un ton unique, reconnaissable entre tous, à la fois ironique :

  Dès qu’il faisait un temps de chien, il mettait le sien à la porte, ne voulant point priver d’aller avec son temps cette bête qu’il aimait.

 

Au propre (1975)

 

attristé :

 

Et maintenant je vais m’enfoncer en moi-même,

Très lentement, comme une flaque dans la terre

Quand nul espoir de puits, de pente, de rivière

Ne la vient disputer aux ventouses du sol

 

Agrégation du temps (1957)

 

rageur :

 

Avaleur de sabre et de miséricorde

Boxeur sonné qui en redemande

C’est tout un, ça cotise

Pour ses funérailles

Ca prétend avoir vu l’homme

Qui a vu l’homme

Qui a vu Dieu.

 

Passible de… (1999)

 

 

et fraternel :

 

Tout est trop propre et dans les chambres

On cache les agonisants

Qui pourraient salir le pavé :

Pas de balayeurs pour les gens,

Mais une trappe dérobée

Dans un coin de la conscience.

 

Il n’y a pas d’exil (1954)

 

Jean, vieux lutteur, jamais las, jamais résigné, reste avec nous, accompagne-nous, poursuivons ensemble notre bonhomme de chemin. Tes roses n’ont jamais été aussi belles, et des nuages blancs passent sur la forêt de Marly.

Pierre Maubé

 

  A lire, notamment :

Jean Rousselot / André Marissel. – Seghers, 1973. – 192 p. – (Collection Poètes d’aujourd’hui ; 71).

Jean Rousselot : un poète à l’écoute des hommes et du monde / Jean-Noël Guéno. – Info-Poésie, 1985. – 48 p.

Jean Rousselot ou la volonté de mémoire / François Huglo. – Le dé bleu, 1995. – 119 p.

Deux anthologies :

Les moyens d’existence : œuvre poétique 1934 – 1974 / Jean Rousselot. – Seghers, 1976. – 287 p.

Poèmes choisis : 1975 – 1996 / Jean Rousselot. – Rougerie, 1997. – 218 p.

 

 

16:02 | Lien permanent | Françoise

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