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16.06.2021

Envoi n°483. Marc Fontana "Ils dorment".

Ils dorment

à Yang Min

à Fred Mole

 

Ils dorment, voyez comme ils dorment, abandonnés, livrés au sommeil, voyez comme ils peuvent dormir n’importe où, n’importe quand, dans l’oubli de soi et des autres, pressés de se couler dans une contrée d’aventure, d’y mêler le monde connu et le monde inconnu, de se disjoindre et de se rejoindre, de perdre connaissance

 

Voyez comme ils s’installent, allongés, recroquevillés, accroupis, bras ballants, jambes écartées, rejetées, bouches ouvertes, dehors, sur un banc, un trottoir, la tête posée sur une bouteille de plastique, un sac, un linge, un bras, appuyée sur un guidon de vélo, regardez-les, couchés dans une carriole, parmi des légumes et des fruits

 

Affalés dans un fauteuil, au fond d’un magasin ou assis sur des marches, la tête dans les genoux ou posée sur un comptoir, le visage au creux des bras croisés, planté dans deux poings juchés l’un sur l’autre, ils dorment à la bibliothèque, écrasant livres et cahiers, ils dorment au restaurant, le désordre de la table écarté du coude, ils dorment, voyez comment

 

A l’instant vous les avez entendus, vu passer, mais ils sont maintenant plongés dans le plus profond sommeil, déjà si loin dans le sommeil, si prompts ils s’y sont immergés et le courant les emporte, non vous ne le voyez pas, c’est une perte, un chavirement

 

rien ne les distrait du bienfait du sommeil, ni les rires des filles qui trépignent de leurs talons hauts ni les voix qui hurlent dans les téléphones portables ni la chanson que la télé diffuse et qu’on chantonne à leurs oreilles, ni les odeurs qui s’échappent de toutes les cuisines, ni les cris des enfants dans la cour de l’école ni ceux des hommes qui guident les voitures sur le parking ni la rengaine plaintive des vendeuses qui hèlent les clients

 

Ils dorment, il faut l’écrire car bientôt on s’habituera, on ne le verra plus, ou bien seulement

 

Sans surprise

 

Ils dorment, ils dévident leur cocon, ils délivrent leur image pour, sans elle, émerger du rêve.

 

Marc FONTANA Traversée du parc Ritan Préface de Pierre Dhainaut. Peintures de Li Chevalier. Editions PONT 9, 2018.

*Marc Fontana dans « Vous prendrez bien un poème ? » : Feuille Volante « Elle découvre sa nuque pour nouer ses cheveux ».

11:06 | Lien permanent | Françoise

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