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25.08.2021

Envoi n°493 (archives = envois n°291 & 292) Poésie populaire des femmes pashtounes.

Envoi n°291.

          1

     « En secret je brûle, en secret je pleure,

Je suis la femme pashtoune qui ne peut dévoiler son amour. »

 

          4

     « Ô printemps ! Les grenadiers sont en fleur.

De mon jardin, je garderai pour mon lointain amant les grenades de mes seins. »

 

          17

     « Mon amant veut tenir ma langue dans sa bouche,

Non pour le plaisir, mais afin d’établir ses droits constants sur moi. »

 

          18

     « N’as-tu pas honte avec ta barbe blanche ?

Tu caresses mes cheveux et je ris par-devers moi. »

 

          28

     « Écarte la sombre frange de mon front, embrasse mon grain de beauté.

C’est un fruit du paradis, un porte-bonheur pour la vie. »

 

          Quarante landays*

 

          1

     « Grand Dieu des exilés !

Combien durera la vie sur ces plaines arides ? » 

 

 

  2

     « Sur mon visage roulent des larmes,

Je ne peux oublier les montagnes de Kaboul aux cimes enneigées. »

 

          3

     « Mon aimé, je n’ai rien à t’offrir,

Sauf, au fond de mon cœur, la demeure que je construis pour toi. »

 

          4

     « Des montagnes maintenant  nous séparent,

Seuls les oiseaux seront nos messagers, avec leurs chants pour présages. »

 

          5

     « Je me suis faite belle dans mes habits usés,

Comme un jardin fleuri dans un village en ruine. »

 

          18

     « Serre-moi fort dans tes bras,

J’ai hanté trop longtemps la prison des solitudes. »

 

          21

     « Je deviens de plus en plus folle,

Quand je passe près du tombeau d’un saint, je lui jette des pierres, pour tous mes

vœux inexaucés. »

 

          68

     « Voyez de l’époux l’affreuse tyrannie :

Il me bat et m’interdit de pleurer. »

 

          Quatre-vingt-treize landays* d’exil

 

 Le Suicide et le Chant. Poésie populaire des femmes pashtounes, par Sayd Bahodine Majrouh**  Traduit du pashtou, adapté et présenté par André Velter et l’auteur. Connaissance de l’Orient. nrf  Gallimard.1994.

 

* « (…) Cependant, la grande originalité de cette poésie populaire, c’est la présence active de la femme. (…)Ainsi, un genre exige-t-il toujours sa participation : le « landay », qui signifie littéralement « le bref ». Il s’agit en effet d’un poème très court, de deux vers libres en neuf et treize syllabes, sans rimes obligatoires mais avec de solides scansions internes. Vocalisé différemment selon les régions, il ponctue souvent les discussions à la manière d’une citation, d’un dicton qui étaye un sentiment ou une idée(…) » Introduction, p.12.

 

** Sayd Bahodine Majrouh, poète, écrivain, né le 12 février 1928 à Kaboul (Afghanistan) et mort assassiné le 11 février 1988 à Peshawar (Pakistan), « (a) recueilli tous les « landays » dans les vallées afghanes et les camps de réfugiés du Pakistan ».Postface d’André Velter « L’éclaireur de minuit » p.133.

 

  •  

 

     Envoi n°292

 

Pashtoune

                         Digressions autour de la poésie des femmes pashtounes

Trop souvent

     j’ai hanté les prisons de la solitude

 

trop longtemps

j’ai erré dans les cours de l’inquiétude

 

dans mes habits usés

j’ai fatigué tous mes amis

 

avec mes habitudes fatiguées

j’ai usé toute ma magie

 

et l’amour aussi

 

ma couche je l’ai parfumée de cinnamome

et d’encens

autour de mon cou un sachet de myrrhe

enjôle mes seins

 

attente

de la consolation des voluptés

encore.

 

Ces poésies ont été rassemblées par Sayd Bahodine Majrouh. Traduction par André Velter et l’auteur. Connaissance de l’Orient, nrf Gallimard, 1994.

 

Mermed in Revue Verso 165, murs, miroirs de la fuite, juin 2016. Alain Wexler, 547 rue du Genetay 69480 Lucenay.

 

 

        Françoise Vignet

    vignetfrancoise@gmail.com

 

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14:46 | Lien permanent |

18.08.2021

Envoi n°492. Philippe Jaccottet Hommage (archives = envois n°333, 335, 335 bis, 418)

 

 

3) Envoi n°333

 

L’IGNORANT

 

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,

plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.

Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour

enneigé ou brillant, mais jamais habité.

Où est le donateur, le guide, le gardien ?

Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais

(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),

et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :

que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant

qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force 

le fait encor parler entre ses quatre murs ?

Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?

Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole

pénètre avec le jour, encore que bien vague :

 

« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté

que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »

 

Philippe Jaccottet L’IGNORANT poèmes (1952-1956). Texte établi, présenté et annoté par Hervé Ferrage in Œuvres. Éditions Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 2014.

 

 4) Envoi n°335

(Prière des agonisants : bourdonnement

d’abeilles noires, comme pour aller recueillir

au plus profond de fleurs absentes

de quoi faire le miel dont nous n’avons jamais goûté.

*

Ainsi écoute-t-on la voix de ces moines

qui vivaient sur le toit du monde

au fond de temples pareils à des forts

dressés sur le passage de vents inconnus

dont leurs conques ramassent la violence.

 

Leur gong tonne

ou c’est un glacier qui se fend.

 

Eux-mêmes chantent de la voix la plus puissante

et la plus basse jamais entendue,

on croirait des bœufs ruminant leurs psaumes,

attelés à plusieurs pour labourer sans relâche

le champ coriace de l’éternité.

 

Erraient-ils, à tirer ainsi leur charrue à soc de glacier

de l’aube au soir ?

 

Leurs voix à la mesure des montagnes

les tenaient-elles en respect ?

 

On les écoute maintenant de loin,

nous les bègues à la voix brisée,

dispersés comme paille au moindre souffle.)

*

 

Philippe Jaccottet extraits de Le Mot joie, in Œuvres. Préface de Fabio Pusterla. 

Edition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et 

Jean-Marc Sourdillon. Éditions Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 2014.

 

5) Envoi n°335 bis 

(…)

 

*

La lyre de cuivre des frênes

a longtemps brillé dans la neige.

 

Puis, quand on redescend

à la rencontre des nuages,

on entend bientôt la rivière

sous sa fourrure de brouillard.

 

Tais-toi : ce que tu allais dire

en couvrirait le bruit.

Ecoute seulement : l’huis s’est ouvert.

 

Philippe Jaccottet extraits de Le Mot joie, in Œuvres. Page 732.

 

6) Envoi n°418

 

III

 

 

Offrande par le pauvre soit offerte au pauvre mort : 

une seule tremblante tige de roseau cueillie au bord 

d’une eau rapide ; un seul mot prononcé par celle 

qui fut pour lui le souffle, le bois tendre et l’étincelle ; 

un souvenir de la lumière tout en haut de l’air…

  

Et que par ces trois coups légers lui soit ouvert 

l’espace sans espace où toute souffrance s’efface, 

la clarté sans clarté de l’inimaginable face.

 

Philippe Jaccottet Le Livre des Morts. 1956, in L’ignorant.

Œuvres. Bibliothèque de la Pléiade. Éditions Gallimard. 2014. p.172

 

22:02 | Lien permanent |

11.08.2021

Envoi n°491. Philippe Jaccottet Hommage (archives : envois n°117 & 118).

1) Envoi n°117.

      (…)

     J'essaie de me rappeler de mon mieux, et d'abord, que c'était le soir, assez tard même, longtemps après le coucher du soleil, à cette heure où la lumière se prolonge au-delà de ce qu'on espérait, avant que l’obscurité ne l'emporte définitivement, ce qui est de toute manière une grâce ; parce qu'un délai est accordé, une séparation retardée, un sourd déchirement atténué – comme quand, il y a longtemps de cela, quelqu'un apportait une lampe à votre chevet pour éloigner les fantômes. C'est aussi une heure où cette lumière survivante, son foyer n'étant plus visible, semble émaner de l'intérieur des choses et monter du sol ; et, ce soir-là, du chemin de terre que nous suivions ou plutôt du champ de blé déjà haut mais encore de couleur verte, presque métallique, de sorte qu'on pensait un instant à une lame, comme s'il ressemblait à la faux qui allait le trancher.

     (…)

(…) C’est alors, c'est là qu'était apparu, relativement loin, de l'autre côté, à la lisière du champ, parmi d'autres arbres de plus en plus sombres et qui seraient bientôt plus noirs que la nuit  abritant leur sommeil de feuilles et d'oiseaux, ce grand cerisier chargé de cerises. Ses fruits étaient comme une longue grappe de rouge, une coulée de rouge, dans du vert sombre ; des fruits dans un berceau ou une corbeille de feuilles ; du rouge dans du vert, à l'heure du glissement des choses les unes dans les autres, à l'heure d'une lente et silencieuse apparence de métamorphose, à l'heure de l'apparition, presque, d'un autre monde. L'heure où quelque chose semble tourner comme une porte sur ses gonds.

     (…)

     Une douceur sans limite frémissait sur tout cela comme un souffle d'air, fraîchissant à l'approche de la nuit. Je crois que notre écorce, plus rugueuse d'année en année, s'est assouplie pendant quelques instants, comme la terre dégèle et laisse l'eau nouvelle sourdre à sa surface.

     (…)

    Conseils venus du dehors : certains lieux, certains moments nous « inclinent », il y a comme une pression de la main, d'une main invisible, qui vous incite à changer de direction (des pas, du regard, de la pensée) ; cette main pourrait être aussi un souffle, comme celui qui oriente les feuilles, les nuages, les voiliers. Une insinuation, à voix très basse,  comme de qui murmure : regarde, ou écoute, ou simplement : attends. Mais a-t-on encore le temps d'attendre, la patience d'attendre ? Et puis s'agit-il vraiment d'attendre ?

     S'est-il rien passé ?

     (…)

Philippe Jaccottet Le Cerisier in Cahier de Verdure. nrf Gallimard. 2007.

 

 2) Envoi n°118.

 

     La pluie est revenue, sur les feuillages en quelques jours multipliés, épaissis. On aurait dit qu'une ombre était prisonnière de cette cage fragile.

     Le foisonnement heureux, sous la pluie, des feuillages ; en quelques jours, tout n'est plus que grottes, pavillons, armoires sombres où brillent vaguement des robes. 

     Comme quand traîne un peu de brume sur une source qui a pris la couleur des plantes qui l'abritent, un trouble embue. Le voile qui amortit et qui aiguise la violence montée des profondeurs. 

     Des êtres jamais vus, comme assis sous des nuages dont le bord serait argenté par la lune. 

     Avant que tu ne passes une bonne fois au nombre des fantômes, écris qu'il n'y a pas de plus haut ciel que cette source couleur d'herbe. 

 

Philippe Jaccottet in Cahier de verdure. nrf Gallimard, 2007.

  

  • Philippe Jaccottet dans « Vous prendrez bien un poème ?» est présent à titre de traducteur de Erika Burkart (envois n° 27, 28, 65, 66), Hölderlin (envois n°76, 77), Ossip Mandelstam (envois n°57, 58, 59, 60) ; à titre de préfacier de Gustave Roud (envois n°31, 32, 95, 96) et de Pierre-Albert Jourdan (envoi n°84); à titre de dédicataire  de P.A.J.(envoi n°39).
  • Judith Chavanne "Philippe Jaccottet Une poétique de l’ouverture." Éditions Séli Arslan. 2003

 

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