18.08.2021
Envoi n°492. Philippe Jaccottet Hommage (archives = envois n°333, 335, 335 bis, 418)
3) Envoi n°333
L’IGNORANT
Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,
plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.
Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour
enneigé ou brillant, mais jamais habité.
Où est le donateur, le guide, le gardien ?
Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais
(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),
et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :
que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant
qui l’empêche si bien de mourir ? Quelle force
le fait encor parler entre ses quatre murs ?
Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?
Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole
pénètre avec le jour, encore que bien vague :
« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté
que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »
Philippe Jaccottet L’IGNORANT poèmes (1952-1956). Texte établi, présenté et annoté par Hervé Ferrage in Œuvres. Éditions Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 2014.
4) Envoi n°335
(Prière des agonisants : bourdonnement
d’abeilles noires, comme pour aller recueillir
au plus profond de fleurs absentes
de quoi faire le miel dont nous n’avons jamais goûté.
*
Ainsi écoute-t-on la voix de ces moines
qui vivaient sur le toit du monde
au fond de temples pareils à des forts
dressés sur le passage de vents inconnus
dont leurs conques ramassent la violence.
Leur gong tonne
ou c’est un glacier qui se fend.
Eux-mêmes chantent de la voix la plus puissante
et la plus basse jamais entendue,
on croirait des bœufs ruminant leurs psaumes,
attelés à plusieurs pour labourer sans relâche
le champ coriace de l’éternité.
Erraient-ils, à tirer ainsi leur charrue à soc de glacier
de l’aube au soir ?
Leurs voix à la mesure des montagnes
les tenaient-elles en respect ?
On les écoute maintenant de loin,
nous les bègues à la voix brisée,
dispersés comme paille au moindre souffle.)
*
Philippe Jaccottet extraits de Le Mot joie, in Œuvres. Préface de Fabio Pusterla.
Edition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et
Jean-Marc Sourdillon. Éditions Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 2014.
5) Envoi n°335 bis
(…)
*
La lyre de cuivre des frênes
a longtemps brillé dans la neige.
Puis, quand on redescend
à la rencontre des nuages,
on entend bientôt la rivière
sous sa fourrure de brouillard.
Tais-toi : ce que tu allais dire
en couvrirait le bruit.
Ecoute seulement : l’huis s’est ouvert.
Philippe Jaccottet extraits de Le Mot joie, in Œuvres. Page 732.
6) Envoi n°418
III
Offrande par le pauvre soit offerte au pauvre mort :
une seule tremblante tige de roseau cueillie au bord
d’une eau rapide ; un seul mot prononcé par celle
qui fut pour lui le souffle, le bois tendre et l’étincelle ;
un souvenir de la lumière tout en haut de l’air…
Et que par ces trois coups légers lui soit ouvert
l’espace sans espace où toute souffrance s’efface,
la clarté sans clarté de l’inimaginable face.
Philippe Jaccottet Le Livre des Morts. 1956, in L’ignorant.
Œuvres. Bibliothèque de la Pléiade. Éditions Gallimard. 2014. p.172
22:02 | Lien permanent | Françoise

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