06.04.2022
Envoi n°522. Bernard MANCIET "Le Pommier"
- LE POMMIER
Il y a longtemps, l’endroit où j’habitais était un arbre. C’était un pommier, et un fameux pommier, qui recouvrait presque tout le jardin. Mon père l’apostrophait, au printemps : « Tu es beau, pommier, comme une mariée. » Mais ma maison, c’était son fouillis, toute une maison de pluie.
Il me semble que je suis né un jour où il pleuvait, ou plutôt, avant même que je naisse, c’est la pluie qui me berça, avec ses froissements pareils à ceux de la satinette ou de la soie des femmes qui allaient et venaient dans la maison, la maison silencieuse, toute en longueur, qui ne cessait de parler, d’une voix douce.
Je m’échappais pour aller l’écouter - elle était ma véritable peau - dans les granges et les greniers. Et parfois je m’arrête encore au ras des portes, dans les villes, pour écouter sa parole qui est ma vraie maison.
Je me rends compte que ne pas croire au Bon Dieu, ce n’est qu’une tournure d’esprit, et je ne peux l’admettre. Parce que tout est, partout, pour moi, peuplé par des voix, par les longues phrases murmurées de l’eau. Mon arbre était fait de résurgences obscures, et troué de clartés liquides. Ces voix se répandaient sur le jardin tout entier, et je m’endormais en son milieu, assis sur la fourche épaisse, comme au cœur de la source jaillissante du ciel.
Bernard MANCIET Jardins perdus, Nouvelles et petites proses, traduit de l’occitan par Guy Latry. L’Escampette Éditions Nouvelles, 2005.
22:04 | Lien permanent | Françoise

Les commentaires sont fermés.