05.06.2024
Envoi n°617. Casimir Prat
(...)
*
Mais maintenant ...
Oh ! s’il te plaît, emmène-moi loin d’ici...
Emmène-moi à travers la ville blanche, jusqu’au bout
de la dernière Rambla :
où l’on entend, tout au fond, la bâche verte de la mer
claquer,
où l’on regarde les couples qui déambulent si
paisiblement, ou, qui, tout prosaïquement, poussent
des landaus arborant un sourire qui ne veut être rien
de plus qu’un sourire paisible et automnal parce qu’ils
poussent un landau au milieu du mois d’octobre --
tu sais, je voudrais déguster
maintenant une tasse de café très fort, avec toi, sur une
terrasse,
et savourer avec toi
la lune pleine, si puissante qu’elle éclabousse tout le port
jusqu’à la jetée, effaçant de son éclat la petite poignée
d’étoiles frileuses qui s’ennuyaient derrière les mâts !
Ah, comme je voudrais que tu marches avec moi dans
tous ces souvenirs et partages avec moi - oh, fais-moi
plaisir - una ensaïmada achetée à la Pasterleria de la
calle Boada (avant qu’elle change de nom et porte celui
- hideux - d’un sculpteur qui collabora à la Sagrada
Familia : Jaume Busquets) accompagnée d’une leche
merengada...* Oh, viens !
*
(...)
Je sais - qu’il n’y a pas de poème
plus beau, plus exact et plus émouvant
qu’un poème manqué (à l’image de celui que tu es en
train de lire, cher lecteur),
le poème
que personne n’a jamais fini d’écrire,
celui-là même qu’on a failli lire,
s’étant glissé un matin entre les pages du journal que
nous venions
d’ouvrir, assis à la terrasse du café, et entre lesquelles
une page de ciel bleu
était venue s’intercaler - aveuglante (et qui nous a
fait douter
qu’aucun poème ne fût possible) -
poème que j’ai deviné en filigrane du billet qui s’est
alors envolé
de la table du café -
en transparence du nuage qui était passé alors sur
la rue puis a fait demi-tour pour survoler la rue
adjacente --
et qui a continué à me suivre tout au long de mon
trajet en direction
du marché -- parmi les commentaires de la vendeuse
de poissons ;
(...)
Casimir PRAT (1955-) Cours, Antigone, cours ! Frontispice d’Elise Lopez, préface de Philippe-Marie Bernadou, éditions Le Taillis Pré, collection Les Inclassables, 2023.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Casimir_Prat
Extrait de la préface : « Contrairement aux dieux, les mythes ne meurent pas. Parce qu’ils ne demandent pas que l’on croit en eux pour se survivre. Au-delà de la foi ils sont l’évidence, comme la poésie. Casimir Prat se saisit du mythe d’Antigone et tisse sa filiation (la sienne et celle du mythe) avec quelques femmes d’écriture qui toutes ont dit non et l’ont payé de leurs vies, celles à travers qui il a appris à voir, « les grandes transparentes », pour féminiser l’image lumineuse de Benjamin Péret. (...)
Ecrire est alors s’inscrire dans la chaîne du refus, croire à la parole, la parole « donnée » (les poètes ne se vendent pas), les paroles rebelles d’Antigone, Emily, Virginia, Sylvia, Ingeborg, Alejandra qui face à la loi des hommes font entendre, au-delà de leur voix de femmes, la voix de l’humanité. (...) »
- LECHE MERENGADA PP. 125-126
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