17.07.2024
Envoi n°623. Pia TAFDRUP " PIQUE-NIQUE, UN PRéLUDE"
PIQUE-NIQUE, UN PRÉLUDE
Si ma grand-mère était devenue architecte,
ce qu’elle projetait
en tant qu’apprentie maçon,
jusqu’à ce que mon grand-père trouve d’autres plans
pour son avenir
à l’intérieur des quatre murs de la maison,
Copenhague serait
une ville différente aujourd’hui
et « architecte » plus
qu’un mot chaviré dans sa bouche.
Si ma mère avait été employée
comme réceptionniste au comptoir
de l’hôtel Trouville à Hornbaek,
les hôtes de tous les pays
auraient reçu le meilleur service,
lequel n’eut jamais lieu,
car mon père trouva une meilleure solution,
un tout nouvel enfant
dont il fallait prendre soin
à l’intérieur des quatre ailes de la ferme.
__ N’es-tu donc pas assez bien à la maison ?
Les lettres de ma mère me parvenaient
à vol d’oiseau direct __
peu importe mon éloignement, et le nombre de battements d’ailes.
Ainsi
où que je me rende,
je me sentais à la maison.
Les enveloppes blanches avec son
écriture manuscrite incomparable, tout en boucles,
scrutée et déchiffrée dans de nombreux pays,
des lettres sur mon frère, mon père et ma sœur
et tous ses chats,
« Ton père a semé le champ à l’est
et je suis allée chez le coiffeur. »
J’ouvrais les lettres
et au loin, le soleil déclinait.
__ Emmène-moi avec toi,
était-il écrit entre les lignes
pour moi qui voulais voir
comment d’autres gens vivaient,
voir les icebergs au Groenland, musarder
dans les boutiques à Hanoï, envoyer mes tentacules
à Bogota, me confronter
à la faune australienne
mais assez souvent pour tomber sur
des mendiants, voleurs, escrocs et
pire encore, ces hommes qui demandaient :
__ Veux-tu te marier ?
Je remerciais poliment car j’étais mariée,
au moins sur le papier.
__ Que viens-tu donc faire ici ?
Retourne à la maison pour t’occuper de tes enfants !
Comment les autres cultures pouvaient-elles
bien comprendre mon envie de voyage ?
Qu’allais-je faire en Cisjordanie ?
Ou pourquoi était-ce si important
de traverser le no man’s land de Chicago ?
Qui a eu une grand-mère
pour lui apprendre à voyager
malgré la fièvre, par-dessus le marché ?
Un tour en forêt avait été annulé car j’étais malade,
à la place elle a arpenté
de long en large avec ma sœur et moi
le tapis vert mousse du couloir, en racontant
tous les arbres qui se courbaient dans la forêt,
les champignons que nous aurions dû ramasser
jusqu’à ce qu’enfin
nous puissions nous installer, panier bien rempli,
pour déjeuner dans la verdure.
Pia TAFDRUP LA BOUSSOLE DES OISEAUX MIGRATEURS
Traduit du danois par Janine Poulsen. Préface de Bernard Chambaz. La vignette de couverture est de Magali Latil. Editions UNES, 2024.
- Pia Tafdrup dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°622 : « Premier tour d’avion » & 623 : « Pique-nique, un prélude » in « La Boussole des oiseaux migrateurs ».
21:53 | Lien permanent | Françoise

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