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30.10.2024

Envoi n°638. Anise Koltz

                                   Béni soit le serpent

                                         La poésie veut quelque chose d’énorme, de barbare et de sauvage.

                                                                                             Diderot

 

Tous les endroits que je visite

existent dans ma mémoire

 

J’y retourne depuis toujours

 

Comme mes ancêtres

j’y cherche l’eau au puits

une cruche sur la tête

*

 

Je suis juive avec eux

 

Leurs souffrances

s’inscrivent dans mon sang

et coagulent

 

Sur le bord de ma fenêtre

leurs cendres se posent

aujourd’hui encore

 

Chaque nuit j’étouffe sous les tonnes

de leurs cheveux rasés

*

 

Je suis palestinienne avec eux

 

Leur douleur

s’est plantée dans ma poitrine

 

Dans mes artères

s’accumulent leurs pierres

autre mur

de lamentation

*

 

Lave tes pieds

et quitte ta maison

pour rencontrer l’univers

*

 

L’immensité de la mer

me traverse

 

Elle déborde

de mes souliers

*

 

Lorsque la mer vocifère

comme un vieux curé de campagne

 

J’enfouis mes péchés

dans les coquillages

que nul ne comptera

*

 

Tout poème est à double sens

Celui qui lit – est lu lui-même

par le poème

*

Jamais

je ne serai maître

 

Je resterai ouvrier

 

J’écris comme un esclave

pour acquérir ma liberté

*

 

Je ne  trace pas de cercle

je le franchis –

 

Je veux des mots

comme des éperviers

volant

fonçant

ivres de soleil

sanguinaires

sans pardon

*

 

Béni soit le serpent

qui m’apprit la désobéissance

 

Je me purifie

je ne prie plus

 

J’allume le feu de mon enfer

et je chante

*

(...)

Anise KOLTZ (Grand-duché du Luxembourg, 1928-2023) Béni soit le serpent in Somnambule du jour, Poèmes choisis, nrf Poésie/Gallimard, 2015.

 

  • Anise Koltz dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°637 & 638 : extraits de « Le Cirque du soleil », « S’adonner au silence », « Souffles sculptés » & « Béni soit le serpent » in « Somnambule du jour » Poèmes choisis, nrf Poésie/Gallimard, 2015. Avant-propos de Anise Koltz « Dieu est mort Finis, fleurs et petits oiseaux »

 

 

 

22:12 | Lien permanent | Françoise

23.10.2024

Envoi n°637. Anise Koltz "Le Soleil".

LE SOLEIL

Le soleil est un vieil animal domestique

le matin il traîne ses membres engourdis

à travers la cour

et grimpe péniblement dans l’acacia

 

il y est assis pendant des heures

et se chauffe

au plumage des oiseaux

 

Anise Koltz Le Cirque du soleil in Somnambule du jour. Poèmes choisis,

nrf Poésie/Gallimard, 2015, p.25

 

 

Je suis un messager

sans message

un chanteur ambulant

sans chanson

 

Je traîne ma nostalgie

de ville en ville

j’ai oublié

la nouvelle que j’apporte

 

Je ne sais pas chanter

je suis un messager

sans message

comme le vent

 

Anise Koltz S’adonner au silence in Somnambule du jour Poèmes choisis,

nrf Poésie/Gallimard, 2015, p.30

 

 

Des pierres lancées

contre moi

j’ai construit

les murs de ma maison

 

Anise Koltz Souffles sculptés in Somnambule du jour Poèmes choisis,

nrf Poésie/Gallimard, 2015, p.39

 

22:17 | Lien permanent | Françoise

16.10.2024

Envoi n°636. Jean-Claude PIROTTE "faux nuages faux oiseaux..."

 

faux nuages faux oiseaux

dans le poème fabriqué

comment dire les vrais

oiseaux les nuages le ciel

et la couleur de l’eau ?

          *

 

si je suis un poète

(ce qui n’est pas démontré)

j’en suis un du passé

d’un passé si passé

 

qu’il est tout rechigné

qu’il passe inaperçu

même s’il sonne vrai

à la cloche du temps

          *

 

par la porte fermée

j’entends gémir le vent

le vent c’est un enfant

sans père sans parents

 

durant sa longue histoire

il ne vieillit jamais

cela le fait pleurer

il voudrait être grand

 

plus grand que l’océan

il l’est mais il ne sait

mesurer sa hauteur

sa taille et son ardeur

 

il se croit enchaîné

à la porte fermée

          *

 

serais-je l’enfant que je suis

le jour de la dernière pluie

on a beau dire on n’est pas né

de la dernière nuit

 

vieillir ce n’est pas mon affaire

je vis dans l’enfance du temps

quitterais-je le très vieux temps

que je le reverrais sous terre

 

car les morts font juste semblant

de se détacher des chimères

qui asservissent les vivants

mais les morts deviennent méfiants

 

ils soupçonnent leur sommeil

de les rapprocher des vivants

et de les habiller en rêve

d’un corps  d’un corps trop encombrant

          *

Jean-Claude PIROTTE corps encombrant  in Vaine pâture*, éditions Mercure de France, 2013, pages 105-108.

 

  • « Les vaines pâtures sont les grands chemins, les prés après la fauchaison, les guérets ou terres en friches, et généralement tous les héritages où il n’y a ni semence ni fruit, et qui, par la loi ou l’usage du pays, ne sont pas en défends. » Bayle-Mouillard, Projet de code rural, 1868.
  • Jean-Claude Pirotte dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°159 « La poésie c’est bon pour les oisons, les oiseaux, les oisifs » in « Faubourg ». Éditions Le Temps qu'il fait in « Anthologie de la poésie française du XXe siècle » Nrf Poésie/Gallimard. 2011(premier dépôt légal février 2000) ; envoi n°160 : « Un poème d’après-midi » in « A Saint-Léger suis réfugié » Éditions L'Arrière-Pays. 2014. http://xn--larrirepays-29a.fr/ ; envois n°635 & 636 : extraits de « Vaine pâture », Mercure de France, 2013.

 Éric Dazzan :  Pirotte ou « l'Inventeur du seul chemin » in « Arpa, Revue de Poésie » n°104, juin 2012.

 

 

22:21 | Lien permanent | Françoise