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14.08.2024

Envoi n°627. Cécile Coulon "Chez moi"

 

CHEZ MOI

 

Le pire est de ne pas savoir quelle direction

prendre quand je veux retourner

chez moi :

dois-je emprunter le sentier creux

entre deux champs moissonnés par la pluie ?

Ou bien monter les marches depuis la promenade

ombragée sur le lac ?

Est-ce que mon sang, avant ma naissance,

a nourri les volcans ou sont-ils, comme le chante

la légende, mes tout premiers parents ?

Mon ami me dit, en riant, que selon

le moment de la journée, mes yeux changent

de couleur. Au soleil, ils sont bleu clair ; le soir,

quand j’ouvre la fenêtre, ils se couvrent d’un gris

bâtard, lourd, un gris de pelage froid sur des muscles

vifs, un gris d’orage et de peur sans raison.

A l’aube, le vert a remplacé la brume.

Mes yeux passent d’une teinte à l’autre comme

un ciel de Normandie. Il arrive que ces nuances,

malgré leurs étincelles, malgré leurs profondeurs,

soient trouées de larmes grasses quand

on me demande, avec un de ces airs insupportables,

un genre de figure particulièrement amicale

bien qu’inquiétée :

« Est-ce un poids d’avoir l’âge que vous avez ? »

Est-ce que la neige condamne le sabot

qui la piétine ?

Est-ce que le fleuve renverse le bateau sur son dos ?

Non.

Ils font partie l’un de l’autre. Voilà ma réponse.

Le pire n’est pas d’avoir l’âge que j’ai.

Nous avons tous, à notre manière,

un poids inutile que nous continuons,

malgré tout, de porter.

Le pire est de ne pas savoir où aller quand je veux

retourner chez moi :

dois-je arpenter le flanc noir des montagnes

mouillées ?

Ou bien attendre qu’un vol d’oiseaux

me passe sur la tête ?

Je vis en ma demeure, fixant d’un œil aux ombres

multiples les reliefs d’un amour qui gémit

dans sa chambre close,

apprenant que nous sommes moins que cela,

que je n’ai jamais été aussi vieux,

plus vieux ce soir que je ne le serai demain.

En ma demeure, sans espoir,

vivante bien qu’endormie,

la demeure de mes jours sans soleil,

la demeure de mes nuits.

 

Cécile COULON  Les Ronces, Prix Apollinaire 2018, éditions Le Castor Astral, Poche/Poésie, 2021.

 * Cécile Coulon dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°626 « Tout va bien » & envoi n°627 « Chez moi », in « Les Ronces », Prix Apollinaire 2018, éditions Le Castor Astral, Poche/Poésie, 2021.

22:32 | Lien permanent | Françoise

07.08.2024

Envoi n°626. Cécile Coulon "Tout va bien".

 

TOUT VA BIEN

 

La première fois que quelqu’un a posé ses mains

sur moi d’une manière tout à fait différente

de celle dont jusqu’à ce jour, j’avais l’habitude,

une manière tout à fait différente

et à la fois chargée d’images, de promesses

et de responsabilités que je n’étais, pas encore,

en mesure de comprendre,

la première fois que quelqu’un

a  posé  ses mains sur moi,

ce geste fut accompagné

de quelques mots simples :

« Tout va  bien et tout ira bien »,

après cela

j’ai répété, à mon tour, ces paroles douces

en d’autres occasions,

mais toujours, toujours, la  même façon

de tendre la voix dans une gorge serrée,

toujours, toujours, les yeux clairs qui fouillent

d’autres yeux clairs pour qu’ils ne les oublient pas,

« Tout va bien et tout ira bien », pour certaines,

pour certains, cette phrase apparaît comme un moyen

facile et rapide de mettre fin à ce genre de scrupules

qui précèdent généralement un baiser long,

profond,

une chemise qu’on retire, un sein qu’on frôle, mais

pourtant, je n’ai pas dit cela pour gagner, je n’ai pas

dit cela pour vaincre et je ne dirai jamais cela

pour mentir à quelqu’un que j’aime et qui a peur,

mais qu’est-ce aimer sinon montrer les dégâts

causés par sa propre terreur, qu’est-ce aimer

sinon répéter, sincèrement, comme un moine

devant la statue d’une vierge aux paupières closes,

« Tout va bien et tout ira bien » ?

Dans les pires moments et les fins d’après-midi

chaudes, dans les aubes  que des chagrins voraces

ont sali, aux rives de lacs gelés comme aux bas

d’immeubles gris, mille fois j’ai pensé

à cette première fois, à la façon dont

les mains, les yeux, la bouche se joignent

en un cortège bancal, et lorsqu’il m’arrive

de croire que tout espoir fut porté en vain,

je repense à ces mots, à la vie qui recommence

dans chacune de leurs syllabes :

« Tout va bien et tout ira bien. »

 

Cécile COULON Les Ronces, prix Apollinaire 2018. Editions Le Castor Astral, Poche/Poésie, 2021.

22:24 | Lien permanent | Françoise