07.01.2026
Envoi n°687. Bruno RUIZ "J'ai grandi dans la grâce fugitive de quelques matins bleus..."
J’ai grandi dans la grâce fugitive de quelques matins bleus. Rien ne bougeait. Seulement le scintillement de l’eau. Tout tremblait en moi comme la liqueur des songes. J’étais un animal marin entre les étoiles de mer au fond du chenal, la cabriole sur le varech à l’ombre des goélands. J’ai dormi dans des chambres tièdes où me visitaient des corps silencieux. J’étais fait d’embarquements en habit de feuillage, entre les violons du vent et les hautbois de l’automne. Je me souviens d’habits légers de femmes tombant sur des chevilles, de pins des Landes enfouis sous le sable. Des parfums dansaient dans la musique des cheveux des filles, des flammes rouges sur leurs épaules. Elles avaient le visage salé d’un temps immobile et caressé. Je fus une église fraîche à midi, une ancre descendant lentement dans l’eau verte, un phare sur l’horizon, un trouble écarlate. Ne me demandez pas le prix de tout cela. Il n’existe pas. Il se dépense en moi comme un alcool puissant, me tient ébloui d’instants qui font de mes vieux jours des milliers de cahiers étranges, un désordre incandescent, un archipel où j’invite chaque soir la dérive des curieux. Ne me demandez pas l’oubli. Laissez-moi éloigner mes adieux à chaque fois que je m’endors.
Bruno RUIZ Le Poète invisible vol.11, Les infinis provisoires I, La ville écrite, page 3721 in TEXTURE 6 Anthologie poétique 2025 Les amis de Michel Baglin, juin 2025. L’An demain éditions contact@landemain.fr
16:35 | Lien permanent | Françoise

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