09.07.2014
Envoi n°163. Jacques Tornay "Hors des tracés"
Hors des tracés
Je n'en suis pas revenu
de l'aisance des jours et des nuits à se succéder
ni des minces verdures qui soutiennent le poids de l'air
autour d'elles, en plus des confidences
que nous leur adressons.
La lune tournoie dans son égarement d'origine,
et toute décoration astrale cousue au ciel mobile
par une infinie patience ouvrière a le don d'émouvoir
les muets de stupeur dont je suis.
La pulsation des étoiles avec leurs filaments
de poudre argentée qui les prolongent, ah m'en étonner
à loisir également !
La nuit grimpe jusqu'au sommet des arbres,
ne soyons pas malheureux, la terre s'endort.
Je crois entendre ses chemins bondir sans appel
hors des tracés.
Jacques Tornay Feuilles de présence. Éditions L'Arrière-Pays. 2006
19:36 | Lien permanent | Françoise
02.07.2014
Envoi n°162. Julien Gracq "Aubrac".
AUBRAC
Il faut si peu pour vivre ici. De ce balcon où penche la montagne à l'heure où le soleil est plus jaune, il ne reste plus à choisir qu'à droite la banquette où l'herbe noircit sous les châtaigniers, à gauche la Viadène au loin déjà toute bleue. A mi-pente, la journée respire. De cette galerie ample et couverte où glisse la route de gravier rose au-dessus du Causse gris-perdrix, on voit mûrir très bas les ombres longues dans la lumière couleur de prune. Tout commande de faire halte à ce reposoir encore tempéré où la terre penche, pour respirer l'air luxueux de parc arrosé, la journée qui s'engrange dans les rais du miel et la chaleur de l'ambre, jusqu'à ce que l’œil gorgé revienne à la route rose qui monte sous le soleil avant de tourner dans l'ombre d'un bois de sapins, et que ta main déjà fraîchisse avec le soir – ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent, ta main qui me tend les colchiques de l'automne.
Nous monterons plus haut. Là où plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse et déplisse dans l'air bleu une paume immensément vide, à l'heure plus froide où tes pieds nus s'enfonceront dans la fourrure respirante, où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d'étoiles l'odeur du foin sauvage, pendant que nous marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave noire par la terre nue comme une jument.
Julien Gracq Liberté grande. Nrf Gallimard. Bibliothèque de La Pléiade. 1989.
18:15 | Lien permanent | Françoise
