24.04.2024
Envoi N°613. Jean-Marc Sourdillon "J'ai beaucoup regardé la Seine..."
J’ai beaucoup regardé la Seine
Je suis né, j’ai grandi sur ses bords.
Avec elle, même au-dedans, à l’abri dans nos maisons, c’était
dehors.
Mur en mouvement, route décollant, elle nous projetait un à
un contre l’horizon, mouettes, péniches, enfants et migrateurs.
ü
(...)
Tu es ma Seine, ma sereine, ma souveraine, tu es mon sein
au féminin, celle qui m’a nourri, celle qui m’a admis, devant qui
j’ai dansé chaque soir, chaque matin quand il faisait jour, quand
il faisait nuit, pour lui montrer quel progrès je faisais dans ce
qui n’était ni mon destin ni mon histoire, celle qui m’indiquait
où l’horizon était quand j’étais perdu, -- là-bas, vers l’estuaire
ou de l’autre côté des pierres levées de La Défense --, celle qui
était à côté de moi le mouvement même de ma vie me traversant.
ü
(...)
Un éclatant dimanche de février, ton épaule contre la mienne
formant passerelle
et la Seine entre nous deux apaisant le feu.
ü
Sur le seuil de la porte ouverte l’instant hésitait entre la pénombre
choisie et la lumière offerte.
Tu avais fait des crêpes et l’aluminium brillait dans le couloir
obscur.
Étonné, en alerte, de tout mon être je dévisageais.
Arrêté le geste d’aller, suspendue l’évidence de parler.
La Seine avait débordé, monté une à une les marches de l’escalier
et hissé jusqu’ici sur l’instant du seuil sa clarté verte et son
oscillation secrète.
ü
En arrière de toi, du côté d’où vient la lumière
il y avait le grand geste qui donne, invisible et muet
l’épervier qui descend au travers de l’air
le grand geste déployé de l’avenir devenant estuaire
ü
(...)
Jean-Marc SOURDILLON ALLER VERS I Seines, pp. 31, 34, 49, 50, 51, poèmes, nrf Gallimard, 2023.
- Jean-Marc Sourdillon dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°45«Terrasses» & n°47 « Dix secondes tigre » in « Dix secondes tigre », éditions L’Arrière-Pays, 2011 ; envois n°371 « Les Bondissants », revue ARPA n°124, 2018 & n°372 « Transhumances », in « En vue de naître », éditions L’Arrière-Pays, 2017 ; envois n°462 « Jour transparent » & 463 « Nous sommes allés » ; envois n°552 « Dans la forêt » & 553 « Le Merle » in « L’Unique réponse », Gallimard, 2020 ; Courrier des lecteurs n°138 : « Chanson entre l’âme et l’époux » Saint Jean de La Croix Cantique spirituel Càntico espiritual. Traduction et postface (L’élan limpide) de Jean-Marc Sourdillon. Peintures de Catherine Sourdillon. Editions Illador, 2023 ; envois n°612 &613 : extraits de « Aller vers », Gallimard, 2023.
- « Ont compté pour lui d'une manière décisive les rencontres avec Philippe Jaccottet et l’œuvre de Maria Zambrano ainsi que la découverte, à l'âge de 15 ans, des Cévennes, sa région mentale. » Extrait de la notice de « Dix secondes tigre », éditions L’Arrière-Pays.
23:09 | Lien permanent | Françoise
17.04.2024
Envoi n°612. Jean-Marc Sourdillon "El limonero"
El limonero
à Maria Zambrano
Dans une grande enveloppe blanche arrivée par la poste et
portant au dos cette signature Maria Z, il y avait un citron, un
simple citron mais parfait comme un œuf dans un nid, qui tenait
dans la main et qui rayonnait.
Il y avait aussi ces mots : « ante las palabras » écrits à la va-
vite sur une feuille déchirée en grandes lettres élégantes.
C’était tout. L’équivalent de tout. Et c’était elle.
Elle se donnait tout entière. Elle s’annonçait. Elle revenait.
Petit astre acide persistant dans la clarté, pupille sans les pau-
pières comme si l’œil pouvait à lui seul faire toute la lumière,
morceau d’aurore, c’est ce qu’elle te tendait pour t’aider à vivre, à
travers les mille pages de ses livres éparpillés et dans le geste de
sa vie qui se donne, illuminée par ce souvenir d’avant les paroles :
son père la hissant dans la cour claire de la petite maison aux
murs blancs vers le haut du citronnier.
C’est là, disait-elle, dans ce carré de ciel bleu, que le fruit
précieux s’isole aussi intact, aussi pur que s’il était la lucidité
cinglante d’un soleil d’hiver, loin là-bas, au-delà des montagnes,
en Andalousie, près de la mer.
Jean-Marc SOURDILLON ALLER VERS I Les Désabrités, poèmes, nrf Gallimard, 2023.
- Jean-Marc Sourdillon dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°45«Terrasses» & n°47 « Dix secondes tigre » in « Dix secondes tigre », éditions L’Arrière-Pays, 2011 ; envois n°371 « Les Bondissants », revue ARPA n°124, 2018 & n°372 « Transhumances », in « En vue de naître », éditions L’Arrière-Pays, 2017 ; envois n°462 « Jour transparent » & 463 « Nous sommes allés » ; envois n°552 « Dans la forêt » & 553 « Le Merle » in « L’Unique réponse », Gallimard, 2020 ; Courrier des lecteurs n°138 : « Chanson entre l’âme et l’époux » Saint Jean de La Croix Cantique spirituel Càntico espiritual. Traduction et postface (L’élan limpide) de Jean-Marc Sourdillon. Peintures de Catherine Sourdillon. Éditions Illador, 2023.
- « Ont compté pour lui d'une manière décisive les rencontres avec Philippe Jaccottet et l’œuvre de Maria Zambrano ainsi que la découverte, à l'âge de 15 ans, des Cévennes, sa région mentale. » Extrait de la notice de « Dix secondes tigre ».
23:11 | Lien permanent | Françoise
10.04.2024
Envoi n°611. Sarah Laulan "maison cadenassée/ de sel/ et de silence"
maison cadenassée
de sel
et de silence
deuil en friche
je sais
que désormais
me retrouvera
la maison ensevelie
sous le figuier
lourd
de souvenirs à croquer
ü
elle est revenue
par la poste
la dernière
missive a bien
rejoint
sa destinataire
plus tôt dans l’année j’écrivais
il oubliait des mots
sans perdre le chemin
ü
Sarah LAULAN Éblouissante érosion, peintures d’Anaïs Durien, calligraphie d’André El Hayani, éditions la tête à l’envers, 2023. pp.69-70
*Sarah Laulan dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°610 & 611 « Éblouissante érosion »pages 16-18 & 69-70.
Sarah Laulan, Contralto, Artiste lyrique Comédienne Opéra Musique contemporaine jazz chanson création FrICTIONS Sistersincrime Sarah Laulan +33 650 14 92 35 http://sarahlaulan.fr https://sarahlaulan.fr/ecriture
https://www.editions-latetalenvers.com/Sarah_Laulan.jG.htm
« Bonjour, elle émerge sans préalable aux éditions de La Tête à l'envers : et pourtant ce premier livre : Éblouissante érosion fait preuve d'une étonnante maîtrise, et la quête de Sarah Laulan, obscure d’abord, mène sinon à l’éblouissement promis dans le titre, au moins à rétablir une mémoire. Et sans conteste, mérite de figurer à la Une du jour sur notre Magnum : www.dechargelarevue.com. » Claude Vercey
23:14 | Lien permanent | Françoise
