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29.05.2024

Envoi n°616. Casimir Prat "Mais, j'y repense..."

*

Mais, j’y repense : comment sauver quelqu’un ?

Et de quoi - de lui-même ?

                                          Je devrais en savoir

quelque chose, non ?

 

Que je suis bavarde !

 

Parfois, pour me distraire, je pense à toutes ces choses

dépareillées

qui vont rester après moi - à ce qu’elles vont devenir,

dans cette existence où je n’existerai plus, tu comprends ?

Des choses, des sensations toutes simples :

quand il va se mettre à geler ou à neiger, je pense à

un rosier ou à des larmes (qui ne seront, elles, jamais

caduques),

à ce mouchoir recroquevillé à côté de la lampe allumée,

à ce trousseau de clefs dans mon sac --

alors qu’il n’y a plus aucune porte

à ouvrir ici : je pourrais d’ores et déjà les jeter, non ?

Cela m’inquiète.

 

Je m’appelais comment, Autrefois ? Antigone ?

Oui, c’est ça, Antigone !

                                  Tu pourrais vérifier ? --

     *

... je gratte avec mes doigts, mes ongles, la paroi de

la grotte. Je sais bien  que c’est inutile. Mais je n’ai

plus la force de crier.

 

Ce qui me manque le plus de ma vie passée ? -- quand,

enfant, je m’éveillais juste avant l’aube, j’allais parfois

ouvrir en grand la fenêtre

pour laisser entrer le ressac de la mer

puis je regagnais ma couche et me recroquevillais en

boule sous le drap, ainsi

je pressentais le pépiement des premières taches de

lumière autour des paupières de la nuit,

j’en suivais les différentes métamorphoses à travers

les branches du figuier -- et puis cette odeur du lait

brûlé s’échappant d’une casserole, oh !

comme je regrette le bruit de l’eau que l’on jetait à

grands seaux sur les statues si blanches et indubitables

le matin !

... à présent ne restent que cette poudre sous mes

ongles après avoir gratté la paroi obscure, et ma voix

très vieille et enfermée comme une noix desséchée

dans sa coquille ...

*

(...)

 

Casimir PRAT (1955-) Cours, Antigone, cours ! Frontispice d’Elise Lopez, préface de Philippe-Marie Bernadou, éditions Le Taillis Pré, collection Les Inclassables, 2023.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Casimir_Prat

 

Extrait de la préface : « Contrairement aux dieux, les mythes ne meurent pas. Parce qu’ils ne demandent pas que l’on croit en eux pour se survivre. Au-delà de la foi ils sont l’évidence, comme la poésie. Casimir Prat se saisit du mythe d’Antigone et tisse sa filiation (la sienne et celle du mythe) avec quelques femmes d’écriture qui toutes ont dit non et l’ont payé de leurs vies, celles à travers qui il a appris à voir, « les grandes transparentes », pour féminiser l’image lumineuse de Benjamin Péret. (...)

Ecrire est alors s’inscrire dans la chaîne du refus, croire à la parole, la parole « donnée » (les poètes ne se vendent pas), les paroles rebelles d’Antigone, Emily, Virginia, Sylvia, Ingeborg, Alejandra qui face à la loi des hommes font entendre, au-delà de leur voix de femmes, la voix de l’humanité. (...) »

 

 

14:09 | Lien permanent | Françoise

08.05.2024

Envoi n°615. Cécile Oumhani "La fin de saison..."

(...)

ü  

La fin de saison était saturée de lumière

et tu regardais l’eau boire ton image

    

     vieil homme un peu frêle -- étourdi de rêves

     assis sur un banc aux marges du jour

 

tu t’es vu sombrer

dans de grands cercles concentriques

 

     la lumière s’émiettait parmi les arbres

     elle s’y incarnait veinée d’ambre et de vermeil

 

et toi tu passais

la main sur le tronc noueux d’un platane

épris du braille des choses silencieuses

 

tout près sous la surface de l’onde

l’ombre d’un autre temps s’allongeait

parmi des feuilles noircies

 

     et le cri des oies t’emportait loin

 

ü  

(...)

ü  

Quels ciels as-tu pris pour océan

toi l’amoureux des étoiles

voyageur obstiné

de galaxies inconnues

inscrites sur les cartes

que dessine l’envers des heures ?

Big bang trous noirs ou quasars

où pousses-tu maintenant

ta barque

dans l’immensité du silence ?

 

ü  

 

Coutumier de constellations oubliées

épris de la parole des hérons

sur les chemins de halage

tu continues d’interroger le vent

au plein de la nuit

ü  

 

Cécile OUMHANI Passeurs de rives, Encres de Myoung-Nam Kim, éditions la tête à l’envers, 2017, pages 69, 78, 79.

 

« Nous sommes tous tressés de fils voués à se briser avec la disparition de nos parents. (...) Quinze jours après le décès de mon père, le hasard des circonstances a décidé que, sans l’avoir cherché, je partirais en Inde du Sud, non loin de la ville où ma mère est née, en Andhra Pradesh. Elle a vécu dans plusieurs régions de l’Inde, jusqu' à l’âge de sept ans, avant d’être envoyée en pension en Ecosse, comme c’était l’habitude à cette époque-là. Ce départ l’a séparée, elle et toute une fratrie, de ses parents et d’un jardin d’Eden plus revu de son vivant et dont elle n‘a cessé de me transmettre la fascination et le regret. (...)Mon père ne connaissait pas l’Inde et il avait ici en France toutes ses racines. (...) » » Extrait du Prologue de C.O.

 

 

* Cécile OUMHANI dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°614 & 615, extraits de « Passeurs de rives », Encres de Myoung-Nam Kim, éditions la tête à l’envers, 2017.

 

14:11 | Lien permanent | Françoise

01.05.2024

Envoi n°614. Cécile Oumhani "Feuilles de thé"

 Feuilles de thé

 

Les grands jours ma mère

sortait sa dînette de poupée

et nous jouions avec

 

je contemplais

petits bols et assiettes de cuivre

 

ils roulaient, tintaient

s’éparpillaient

fragments d’un monde perdu

ils avaient traversé les mers

survivaient au temps

enfermés dans un placard

elle ouvrait sa boîte en argent

des graines rouge vif

couraient sur la table

épelaient le braille

de ce que je n’avais jamais vu

 

je regardais les feuilles de thé

dans l’évier d’émail blanc

quand elle rinçait la théière

une cuillerée

de feuilles sèches et recroquevillées

 

son monde perdu était-il comme le thé ?

les rivières allaient le rendre à la vie

en dépliant ses feuillages endormis

 

et je cherche ses pieds d’enfant

dans les pantoufles de velours

qu’elle a gardées toute une vie

enveloppées de papier de soie

dans sa commode

 

leurs semelles me montreront-elles le chemin ?

 

 

Cécile OUMHANI Passeurs de rives, Encres de Myoung-Nam Kim, éditions la tête à l’envers, 2017.

 

« Nous sommes tous tressés de fils voués à se briser avec la disparition de nos parents.(...)Quinze jours après le décès de mon père, le hasard des circonstances a décidé que, sans l’avoir cherché, je partirais en Inde du Sud, non loin de la ville où ma mère est née, en Andhra Pradesh. Elle a vécu dans plusieurs régions de l’Inde, jusqu' à l’âge de sept ans, avant d’être envoyée en pension en Ecosse, comme c’était l’habitude à cette époque-là. Ce départ l’a séparée, elle et toute une fratrie, de ses parents et d’un jardin d’Eden plus revu de son vivant et dont elle n'a cessé de me transmettre la fascination et le regret. (...)Mon père ne connaissait pas l’Inde et il avait ici en France toutes ses racines. (...) » » Extrait du Prologue de C.O.

 

 

 

14:15 | Lien permanent | Françoise