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10.07.2024

Envoi n°622. Pia TAFDRUP "Premier tour d'avion"

PREMIER TOUR D’AVION

 

Depuis la plage jusque dans les airs

j’ai fait mon premier tour d’avion,

                                         portée sur le ventre

par les pieds de mon père

à peu près aussi longs

que mon corps d’alors.

J’étais suspendue dans la douceur du vent

entre le bourdonnement des insectes

et les cris des mouettes.

L’en bas était vu d’en haut --

mon père sur le dos dans le sable

     moi dans le ciel,

mon père en-dessous

     moi au-dessus

en équilibre sur la plante de ses pieds

entre les ailes des oiseaux

                            dans un soupir blanc.

Les vagues engourdies frappaient

la côte, le sel

piquait la peau.

Je volais selon un itinéraire  menant

     là où demain commence.

Nuage après nuage en navigation contraire,

     je flottais

au-delà des limites du corps,

regardais mon père par en-dessous,

le pilote, dirigeant le parcours,

fit un cercle dans une brume de sang

momentanée,

atterrit encore dans le sable chaud

     en toute sécurité,

retour sur sa planète, d’où

des années plus tard j’ai continué dans le monde,

tandis que l’espace s’ouvrait

                              dans un écho de rêve.

 

Pia TAFDRUP    LA BOUSSOLE DES OISEAUX MIGRATEURS

Traduit du danois par Janine Poulsen. Préface de Bernard ChambazLa vignette de couverture est de Magali LatilEditions UNES, 2024. www.editionsunes.fr

 

21:48 | Lien permanent | Françoise

03.07.2024

Envoi n°621. René Char "Le Bois de l'Epte".

 

LE BOIS DE L’EPTE

 

Je n’étais ce jour-là que deux jambes qui marchent.

Aussi, le regard sec, le nul au centre du visage,

Je me mis à suivre le ruisseau du vallon.

Bas coureur, ce fade ermite ne s’immisçait pas

Dans l’informe où je m’étendais toujours plus avant.

 

Venus du mur d’angle d’une ruine laissée jadis par l’incendie,

Plongèrent soudain dans l’eau grise

Deux rosiers sauvages pleins d’une douce et inflexible volonté.

Il s’y devinait comme un commerce d’êtres disparus, à

     la veille de s’annoncer encore.

 

Le rauque incarnat d’une rose, en frappant l’eau,

Rétablit la face première du ciel avec l’ivresse des questions,

Eveilla au milieu des paroles amoureuses la terre,

Me poussa dans l’avenir comme un outil affamé et fiévreux.

 

Le bois de l’Epte commençait un tournant plus loin.

Mais je n’eus pas à le traverser, le cher grainetier du relèvement !

Je humai, sur le talon du demi-tour, le remugle des prairies

     où fondait une bête,

J’entendis glisser la peureuse couleuvre ;

De chacun - ne me traitez pas durement - j’accomplissais,

     je le sus, les souhaits.

 

 

René CHAR Poème des deux années in La Parole en archipel (1952-1960).

La Pléiade, 1985, p.371.

 

  • René Char dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°10 « Qu’il vive ! », in « Les Matinaux » ; envoi n°11 : « Commune Présence », in « Le Marteau sans maître » ; envois n°170 : « La Liberté » & n°171 : « Redonnez-leur... », in « Fureur et Mystère » ; envois n°229 « La Fauvette des roseaux » & n°230 « La route par les sentiers », in « La Parole en archipel ».

22:47 | Lien permanent | Françoise