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Envoi n°35. Jean Malrieu. Ma Mère.
MA MERE.
Mère, la neige est tombée. Il est des hectares de silence
Entre nous et plus de vingt ans d'âge nous séparent.
Je suis cet orphelin majeur que tu ne connais pas.
Le temps au centre de ses rides
Donne cette assurance triste qui s'appelle
Habitude de la vie.
Parfois de mes cheveux sort une de tes boucles.
Ta voix surprend la mienne, ton geste se mêle au mien
Et j'ai charge de toi. Je n'ai pas fini de grandir
Et je marche à grandes enjambées sur la terre.
Jean Malrieu La vallée des rois. in Revue Poesie 1, n° 12, du 16 au 31 juillet 1970.
05.10.2011 | Lien permanent
Envoi n°214. Jean Malrieu ”La route”
La route
Cette route prend une courbe
Qui m’atteint au cœur.
Elle a longé le petit bois
Empli de choses que j’ignore,
Demeure des vents, séjour de mes regards
Que j’ai jetés là,
Mais aucun ne m’est revenu.
Elle a sa pente naturelle et fuit.
C’est par là que sont venus
Les hôtes imprévus,
Où leur départ fut salué,
Magnifiquement vide et touchante
Comme l’offrande renouvelée
Que me fait la vie.
Jean Malrieu Le Château cathare in Libre comme une maison en flammes. Œuvre poétique 1935-1976. Edition établie et présentée par Pierre Dhainaut. Collection Amor Fati. Le Cherche Midi, 2004.
12.08.2015 | Lien permanent
Envoi n°36. Jean Malrieu. Un signe dans l'été.
UN SIGNE DANS L'ETE.
Imagine que tu devais mourir. Imagine qu'un jour de plus t'est donné, peut-être deux, peut-être mille. Ne compte pas. Etonne-toi. Tu n'as pas oublié de marcher, mais tu marches pour la première fois. La joie a fait place nette et tu te réjouis de nommer les choses qui reviennent vers toi. Un mot, un seul, et les autres s'enchaînent. Le fil est renoué qui te relie à l'univers, soutenant dans ton ciel les soleils suspendus au-dessus du bal. Va au bal. L'orchestre apprête ses violons. Ta jambe est bien faite. Elle te conduira où tu voudras. Rire, c'est remercier le jour de sursis. Tu viens de naître. Mais pourquoi, parmi tant de compagnes, as-tu déjà retrouvé ta vieille douleur ?
Jean Malrieu Le nom secret. P.J. Oswald éditeur. 1968 in revue Poesie 1, n°12, du 16 au 31 juillet 1970.
- Jean Malrieu dans "Vous prendrez bien un petit poème?" : envoi n°35 "Ma mère" ; envoi n° 36 "Un signe dans l'été" ; Courrier des lecteurs n°12 "Sur la route le charretier..." & "Aux abords du village plein de tendresse..."
- & sur deux sites : Esprits nomades : lhttp://www.espritsnomades.com/sitelitterature/malrieu.html
- & la Librairie Deloche : http://s295390812.siteweb-initial.fr/la-gazette/les-grand...
12.10.2011 | Lien permanent
Envoi n°108. Jean Malrieu ”Lettre de mon jardin”
LETTRE DE MON JARDIN
(2)
Je vous écris d'un lieu où il ne se passe absolument rien, où contrairement à ceux qui se dépaysent dans l'espace, je n'ai point traversé des paysages, mais où j'ai été traversé par eux. (...)
J'ai pris mon jardin en promenade. La terre n'est à personne, mais une herbe, puis une autre herbe, d'autres et d'autres en tout semblables à toutes et différentes. C'est la masse faite de minutie, un méticuleux métier. La population des prés, les villages de graminées, de renoncules, d'ivraies, de folles avoines, de plantin, de paturin – et tant pis si c'est monotone (ce n'est pas vrai) je ne résiste pas à les nommer – falcaire, bunion, éthuse, ciguë, palimbré des terres arides, peigne de vénus, aiguille des bergers, cette tribu des ombellifères – et parce qu'ils me le demandent les scabieuses comme des pierres à bague montées sur paille, palme des bardanes, clochetons des bourraches, fruits inutiles des douces-amères et myosotis perdus dans la mousse qui sont « les yeux des anges ». Tout cela fait d'humbles tiges que l'on cueille d'une main distraite. Tout cela c'est la masse des collines qui se jettent dans le ciel. Le vent y trace des entiers ailés. J'ai pensé un jour faire un herbier, mais les prairies où j'ai dormi étaient pages bien plus vivantes. (…)
Une dernière fois nous irons voir sur le vieux pont les tourbillons des phalènes. C'est un spectacle assez unique je crois que j'aurais bien voulu montrer à Breton l'an dernier quand nous avons passé le Tarn. Des myriades de papillons blancs tournent autour des lampes. Ce sont les nuits blanches de Montauban. Suivant les tourbillons du vent, les remous ou le caprice des ailes, les colonnes se déplacent pendant que sur le trottoir bruit une neige faite d'ailes brisées.
Jean Malrieu Lettres à Jean Ballard (1956-63) suivies d'un Hommage à André Breton (1966)
Éditions L'Arrière-Pays. 1992.
01.05.2013 | Lien permanent
Envoi n°213. Jean Malrieu ”Les maisons de feuillages” 31.
31
Ici, c’est un recoin de la grâce où la beauté m’est une épée. Elle a des prête-noms : rosier, amour, rigueur. Derrière le rosier est mon amie. Elle habite ce village, ne ferme jamais sa porte. Comment ? Est-ce ainsi que vous vivez avec votre âme ? Oui. Nous sommes chez nous. Tout est donné : terre et vie avec démesure. Le bonheur y entretient d’étroits rapports avec l’humilité. Une journée ensoleillée est un trésor de pauvre. Je suis ce pauvre. La porte de service chez mon amie s’ouvre sur l’éblouissement. Là, l’espace, au bout d’une longe, piaffe dans le grand arbre. Je tiens les rênes du ciel. La route mène au prodige.
Jean Malrieu Les Maisons de feuillages in Libre comme une maison en flammes. Œuvre poétique 1935-1976. Edition établie et présentée par Pierre Dhainaut. Collection Amor Fati. Le Cherche Midi, 2004.
05.08.2015 | Lien permanent
Envoi n°109. Jean Malrieu ”Lettre du bord de l'eau”.
LETTRE DU BORD DE L'EAU
Chers amis, je vous envoie cette année des bords du miroir d'eau de la rivière la carte postale du pêcheur. (…)
Je vous invite à pénétrer dans le silence religieux des prés. Un verger pillé veille à l'entrée du domaine. Des chaumes décolle une escadrille de ramiers dont les ailes claquent en un bruit de journal déchiré. Une ronce gifle vert. Une énorme hélianthe dans sa collection carmélitaine est en oraison. Nous nous glissons au long des roseaux, nous écartons leurs rideaux. Le miroir glauque nous attend.
(…)
J'apprends à connaître les odeurs de l'eau : les bleues, les vertes. Certaines heures sentent les phalènes, la vase, le bois mouillé. J'apprends les bruits du vent : celui qui passe, haut, en grand équipage, dans la feuillée, celui qui ride l'eau d'un doigt invisible, traçant d’imprévisibles sillages, celui qui jette contre la berge de minuscules vagues, dans un bruit de ressac, écho affaibli de la mer. Voici l'instant où vient la guêpe sauvage qu'attire le poisson enfermé dans le sac rouge. Voici le martin-pêcheur, le cri de la sarcelle...
(…)
Hier, après la pluie, dans le silence de la futaie qui s'égoutte (les peupliers pour une fois étaient muets, eux qu'agite le moindre souffle), m'a surpris un bruit inconnu. Quelle plainte métallique s’exprimait, quelle élytre prisonnière ? Je restais immobile, inquiet, le soir tombant agrandit la peur. Puis m'enhardissant, je m'avançai. De l'écorce fendue, comme d'une lèvre, coulait à gros bouillons d'une blessure naturelle, la sève brute qui argentait le tronc. Je sais bien, on m'a appris, que les racines s'abreuvent dans les terres mouillées, que quelque canal dans le bois avait dû se rompre, mais je sais aussi qu'il y a toujours quelques fées prisonnières sous l'écorce, et l'une d'elles m'avait trouvé assez proche pour parler.
(…)
« Maintenant nous voyons les choses à travers le miroir... ». Est-ce dire, avec Saint-Paul, que les flammes dans les reflets ne brûlent pas, ou que, penchés in oenigme comme dit le texte ( et tout ce qui nous entoure est écriture), nous ne savons plus, nous ne savons jamais de quel côté nous sommes. Tout est devenu abîme, abîmes des cieux inversés, de la terre endormie, de l'homme inquiet. A travers la glace, nous ne pouvons voir que ce qui est en nous. La beauté reste intérieure. Celui qui entend le silence le porte en lui. Tout se rapporte à la grandeur « célestielle ». Et la forêt n'est jamais loin qui, à partir de n'importe quel bout de bois, salue déjà les arbres comme des personnages qui s'avancent avec des colliers de feuilles jusqu'à terre.
Je vous offre mon miroir.
Jean Malrieu Lettres à Jean Ballard (1956-63) suivies d'un Hommage à André Breton (1966)
Éditions L'Arrière-Pays. 1992.
08.05.2013 | Lien permanent
Envoi n°642. Anne Perrier ”La mort...”, en hommage à Pierre Malrieu.
La mortQui dit cela qui dit la mortComme le nom d'un vivantComme la douceur d'un visageEntre les arbresEt qui respireEt qui repose dans l'étéComme une renoncule d'or
Anne Perrier (Lausanne,1922 - Saxon, 2017) "Le Voyage" in "La voie nomade et autres poèmes".
27.11.2024 | Lien permanent
Envoi n°366. Lilette Malrieu/Marie-Thérèse Brousse ”La Journée nouvelle”.
La journée nouvelle
Où en est la journée nouvelle,
La soirée d’été qui l’a vue passer ?
Il y a eu ici une lune claire
Enfantine et déchirée,
Les voix éparses et frêles, la chaleur
effilochée.
Qui a entendu dans l’air calme l’appel muet et
poignant
Du feu dressé sur l’espace, de cours reprenant
son temps ?
Feu noyé sous les courants, cherchant ses
résurgences
L’eau sans fin dans son élément lance son
corps aux écluses
Dans l’air vont le ciel, l’écorce,
La graine à l’amble du vent.
Un verger gris arc-bouté attelle l’aube à la
terre
Vient le jour, comme les autres sans pareil.
La journée nouvelle.
Lilette MALRIEU[1] /Marie-Thérèse Brousse. Œuvre poétique 1939-1965.
Luce Van Torre & Pierre Malrieu. Editions Les Autanes. Mai 2018
*Lilette Malrieu dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°364 « Chanson ».
http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com
[1] Lilette Malrieu (1912- 1996), fut l’épouse et la muse du poète Jean Malrieu (1915-1976).
Leur fils, Pierre Malrieu, a fondé, à Penne de Tarn, village d'élection du poète, Mirabilia Museum.
28.11.2018 | Lien permanent
Envoi n°365. Lilette Malrieu/Marie-Thérèse Brousse ”Chanson”
Chanson
J’ai rendez-vous à la fenêtre
Ouverte au temps
Sur la couleur d’une jacinthe
Sur la poussière du vent
Rendez-vous sur la Place ronde
Etang dormant
Que trouble en octobre la robe
Du vent d’Autan
J’ai rendez-vous dans la Rue Droite
Au puits rouillé
Il y nageait un anneau d’or
Toujours parfait
J’ai rendez-vous sur une route
Mêlée à l’air
Par temps de cristal et de terre
Un coq bleu y a jeté
Sa jeune voix drue et amère
Son chant cassé
Lilette Malrieu /Marie-Thérèse Brousse. Œuvre poétique 1939-1965.
Luce Van Torre & Pierre Malrieu. Editions Les Autanes. Mai 2018
21.11.2018 | Lien permanent
Envoi n°30. Jean Joubert. Le Cheval.
LE CHEVAL
Il a crié toute la nuit dans la clairière,
ce cheval, abandonné par qui ? Bohémiens,
sorciers, soldats, voleurs de pierres ?
Sur cette terre où rien ne naît de rien.
Ou bien venu de sauvages frontières,
par les forêts, puisqu'il n'est pas lié,
que l'on ne voit ni selle ni lanière
dans l'aube où se délace la rosée.
Il me regarde. Une paupière tremble,
veinée de bleu. Sous les cils féminins,
son œil grandit, s'étoile, et il me semble
que le jour baisse aux rives des sapins.
Cheval de nuit cherchant un cavalier,
je ne t'attendais plus. La terre
déjà s'enflait. Les amandiers
avaient fleuri puis défleuri dans la lumière.
Mais cet appel dans l'aube des clairières !
Et me voici contre ta robe, et nous irons,
laissant les jardins clos, vers le désert
où brûle au loin cet œil unique et rond.
Jean Joubert Les Poèmes :1955-1975. Éditions Grasset in Poètes de SUD. Éditions Rijois.1978.
- SUD est la revue fondée en 1970 par Jean Malrieu, à Marseille.
- Jean Joubert dans "Vous prendrez bien un petit poème?" : envoi n°29 "Une trève en plein été" ; envoi n°30 "Le Cheval".
- Jean Joubert : http://www.autour-des-auteurs.net/fiches/joubert.html
31.08.2011 | Lien permanent
