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27.07.2011

Envoi n°25. Gérard Bocholier. Paysages du poème.

 

PAYSAGES DU POEME.

 

       On est de son enfance comme d'une prison. Ma prison fut acceptée, épousée, volontaire. Elle avait des coteaux pour murailles, des vignes, des jardins pour couloirs et pour cellules. Peu m'importaient ses petites dimensions. Pour moi elles étaient immenses et ce qui se passait au soleil du printemps et sous les ors de l'automne, dans un coin du jardin, remplissait mes sens, tout mon espace intérieur. J'ai aimé les cortèges de vent dans le haut tilleul devant la maison et dans les frênes du talus. De terrasse en terrasse, je pouvais m'élever jusqu'au sommet du puy. De là, j'embrassais la chaîne des volcans, la plaine avec ses vagues dorées, les petites ondes rougeâtres des toits, les pentes où les rangs de vignes s'alignaient, aussi propres et beaux que des allées.

J'aspirais les souffles, les lueurs, les senteurs. Je ne souhaitais pas d'autres vues, d'autres horizons. Je comprenais obscurément qu'un cercle de feuillages peut renfermer tout un monde, abriter une réserve d'émerveillements. Ce n'était pas des instants de pensée, mais chaque jour la rencontre d'une présence inconnue et sacrée.

 

Prison heureuse ! Prison bien-aimée !

Le poème aussi est une prison volontaire que le poète s'est aménagée. Il y veille et rêve d'infini. Il arrive même qu'il se libère, grâce à elle, de ce qui l'oppresse et l'ennuie.

 

De même qu'une petite parcelle du monde fait ressentir la réalité englobante, maternellement attentive de la Nature, on entrevoit la présence de la Poésie dans le poème. Et sans doute l'étroitesse de l'embrasure par laquelle on la regarde augmente-t-elle le sentiment d'infini qu'elle éveille en nous.

 

Ne pourrait-on parler de paysages de mots? On y retrouverait les notions de plans, de perspectives, d'équilibre et d'harmonie. Paysages poèmes, délimités par un cadre qu'ils habitent pleinement où, comme dans «le coup de vent» de Corot, on éprouve jusque dans ses muscles le passage sensuel du souffle.

 

Il y a comme un dialogue secret entre tous les éléments d'un paysage : ses ondulations, ses cimes, ses masses de rocher et d'arbres, ses vides, ses échappées. Chaque élément paraît appeler et répondre, s'effacer pour un autre et soudain se reprendre, affirmer intensément sa présence. Et, régnant sur ces échanges incessants, la lumière tour à tour éclaire et cache, semble faire surgir chaque chose dans la vie et l'ensevelir dans les ombres avant de la faire renaître encore. Lumière qui semble donner parole à ce qu'elle touche, le faire apparaître par de mystérieuses évocations, comme ces morts à qui l'on adressait des appels au secours, revenus nous apporter leurs consolations.

Dans un beau poème qui donne parole et suscite des apparitions, je trouve ces mêmes liens, tissés de sons et de sens, ces mêmes jeux d'échos et de reflets, ces mêmes appels et répons. Et surtout, une certaine clarté, réglant tous les accords, qu'aucun regard, qu'aucune lecture, ne parviennent à complètement épuiser. Sans doute n'est-elle pas la lumière pure qui absorberait tout en elle, les reliefs et les abîmes et nos propres yeux avec elle, mais ses prémices, l'image dans un fragment de son infinie beauté.

 

Gustave Roud * parle de paysages «étrangement devenus notre propre chair». Notre marche, bien plus que notre immobile contemplation, permet d'en éprouver le poids de terre et d'air, d'en respirer profondément les présences. De même, notre lecture aspire à se fondre avec le poème, à l'incorporer à tout notre être. Alors le paysage de ses mots est épelé pas à pas.

 

«Secrète parenté d'une terre et d'un corps», secrète parenté d'un poème et d'une âme tout aussi frémissante, altérée... Le chant intérieur, parce qu'il vient de la source la plus obscure, prend sève et lumière dans les mots pourtant impurs et mal taillés. On n'explique pas ce prodige. Une maîtrise du langage, si parfaite soit-elle, ne donne pas la clé. Sans doute le poète a-t-il fait corps avec ce qui demeure sans nom et qui, mystérieusement, nous apparaissant dans l'or inaltérable de sa lumière, nous révèle aussi à nous-mêmes.

 

Gérard Bocholier Abîmes cachés  Éditions L'Arrière-Pays 2010.

    * Gustave Roud (1897-1976), poète et traducteur, naquit à Saint-Légier (canton de Vaud) et résida dès l'âge de onze ans à Carrouge, en Suisse romande, dans le haut Jorat, dont le paysage est fortement présent dans son œuvre – sans qu'il soit, du tout, un poète du terroir. Philippe Jaccottet fut de ses amis.(ndlr)

    

23:25 | Lien permanent | Françoise

20.07.2011

Envoi n°24. Saint-John Perse. "J'honore les vivants..."


J'honore les vivants, j'ai face parmi vous.

Et l'un parle à ma droite dans le bruit de son âme

et l'autre monte les vaisseaux.

Le Cavalier s'appuie de sa lance pour boire.

(Tirez à l'ombre, sur son seuil, la chaise peinte du vieillard.)

 

*

 

J'honore les vivants, j'ai grâce parmi vous.

Dites aux femmes qu'elles nourrissent,

qu'elles nourrissent sur la terre ce filet mince de

fumée...

Et l'homme marche dans les songes et s'achemine

vers la mer

et la fumée s'élève au bout des promontoires.

 

*

 

J'honore les vivants, j'ai hâte parmi vous.

Chiens, ho ! Mes chiens, nous vous sifflons...

Et la maison chargée d'honneurs et l'année jaune

entre les feuilles

sont peu de chose au cœur de l'homme s'il y songe :

tous les chemins du monde nous mangent dans la main !

 

 

  Saint-John Perse Chanson du présomptif  in La Gloire des Rois. NRF Poésie/Gallimard.1972

 

 

22:10 | Lien permanent | Françoise

13.07.2011

Envoi n°23. Saint-John Perse. "A présent, laissez-moi, je vais seul..."

                             XVIII.

 

A présent, laissez-moi, je vais seul.

Je sortirai, car j'ai affaire : un insecte m'attend

pour traiter. Je me fais joie

du gros œil à facettes : anguleux, imprévu,

comme le fruit du cyprès.

Ou bien j'ai une alliance avec les pierres

veinées-bleu : et vous me laissez également,

assis, dans l'amitié de mes genoux.

 

                   Saint-John Perse Éloges. NRF Poésie / Gallimard 1972

 

 

22:00 | Lien permanent | Françoise