18.01.2012
Envoi n°45. Jean-Marc Sourdillon. "Terrasses"
TERRASSES.
Avec leurs terrasses à la verticale
et leurs outils posés à même le sol
avec l'appui des pierres, des arbres
et des paroles,
en lisant chaque jour un peu la Bible
et le journal,
avec leur travail, leurs familles,
et le vent qui les frôle,
ils empêchent chaque jour un peu
que ne dévale
sur eux la montagne.
C'est pour cela qu'ils travaillent
et pour rien d'autre.
Parce qu'ils le savent,
ce paysage, là, qu'ils voient devant,
si familier, par le seuil ou la fenêtre,
c'est celui qui les attend,
celui où, à l'instant de mourir,
ils entreront tout entiers, le pays
de leur enfance et de leur éternité.
Avec ses brebis, ses soleils, ses châtaigniers,
immobile, bien que sans cesse il semble tourner,
il est ce même paysage qu'ils ont sous les yeux
depuis toujours et qui a fini par leur ressembler.
En lui, ils l'ont compris, ils entreront un jour
définitivement
comme on entre nu dans l'eau glacée des rivières
et qu'on remonte en nageant le courant.
Voilà pourquoi dès le matin on les voit
qui s'activent.
Même quand il fait chaud et que le soleil donne,
ils construisent leurs terrasses
autour de leur maison alors que rien ne presse,
ils cultivent en se baissant la terre et portent haut,
très haut leurs troupeaux sur les crêtes
où personne ne les attend.
Ils marchent élégamment,
ils sifflent dans leurs doigts
et appellent longuement dans les ravins
avec des mots que plus personne ne comprend.
C'est ainsi que lentement dans leurs vies
ils progressent, et dans leurs villes,
leurs vallées,
en les aménageant.
Ils poursuivent seuls ou à plusieurs
le mouvement qu'ils ont reçu en naissant.
Et ceux qui sont déjà là, dans le paysage,
parce qu'ils ont fini de naître,
les appellent doucement par leur nom
dans le silence, les livres et les cris des bêtes.
Jean-Marc Sourdillon Trois poèmes cévenols in Dix secondes tigre. Éditions L'Arrière- Pays. 2011
* «Ont compté pour lui d'une manière décisive les rencontres avec Philippe Jaccottet et l’œuvre de Maria Zambrano ainsi que la découverte, à l'âge de 15 ans, des Cévennes, sa région mentale.» Extrait de la notice qui accompagne le livret.
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