14.09.2011
Envoi n°32. Gustave Roud. Présence.
PRESENCE.
Le monde ne peut être qu'un don de notre regard. Combien d'hommes ne vont-ils pas se lamentant sur son peu de réalité plus vague et plus fugace qu'un brouillard d'aube – prêts à recourir aux rêves les plus faciles, parce qu'ils ignorent leur cécité !
Mais le regard de Ramuz* est tel qu'à sa miraculeuse plénitude vient peu à peu répondre celle de l'univers.
Le mystère de ce don majeur ne peut que demeurer un mystère ; il ne fait qu'un avec l'apparition même du poète. Mais tous ceux qui l'ont ressenti auprès de Ramuz n'ont pu taire leur saisissement devant cet étrange pouvoir de rapt, instantané, total. Un rapt (que de fois n'en avons-nous pas fait la bouleversante expérience ! ) dans l'espace à la fois et dans le TEMPS – d'où cette sorte de dimension neuve où s'épanouissait l'être ou le paysage contemplé !
Et s'ils se sentent aujourd'hui minés par un appauvrissement inguérissable, c'est que le regard de Ramuz possédait un autre pouvoir, peut-être plus mystérieux encore, et qu'il faudrait appeler de contagion. La toute-présence du poète au monde suscitait peu à peu la nôtre ; elle créait lentement autour de lui un tel climat d'appel et d'accueil que sa disparition nous a replongés dans l'exil. C'était, auprès de Ramuz, comme si la grande réconciliation rêvée par le cœur eût commencé de s'accomplir. Dans la chambre aux fenêtres grillagées les choses semblaient venir à vous et vous faire signe, un bol de faïence luisante, le cendrier sur la table de travail, les buis du jardin, le lac, les montagnes à travers les branches du cèdre et du cognassier. Tout prenait son poids, sa forme, sa couleur ; tout redevenait VRAI de sa vérité profonde et savoureuse, attendait de vous quelque acte d'amour – un simple geste, une caresse. Tout vivait. Tout vous faisait enfin vivre.
Gustave Roud La présence perdue en avant-propos au Chant de Pâques de C.F. Ramuz,
dessins de René Auberjonois. Fac-similé. La Guilde du Livre, Lausanne, 1951.
- Charles Ferdinand Ramuz, né en 1878 à Lausanne, est une figure tutélaire de la poésie suisse romande. Gustave Roud, qui le connut de son vivant, lui rend ici hommage et cerne le « don » du poète.
- Gustave Roud dans "Vous prendrez bien un petit poème?" : envoi n° 25 : citation & notice ; envoi n° 31 "Petit traité de la marche en plaine." : envoi n° 32 : Présence"
- Association des amis de Gustave Roud : http://www.gustave-roud.ch/Accueil.html
23:02 | Lien permanent | Françoise

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