21.09.2011
Envoi n°33. Gil Jouanard. Lentement à pied à travers le Gras de Chassagne.
Cette puissante odeur de terre, épaisse et pourtant translucide. L'enfant lézard, sur la marche tout juste née de la dernière pluie. L'errance de cet escargot ; le trajet précis de cette fourmi. La mante gravide, le grillon surpris. Les oiseaux entre deux averses. Pesant sur le Serre de Barre, cet automne précoce. Le silence a changé d'octave. Et soi, enfin, environné de la seule et dure nécessité. p. 10
Lente et pesante, la marche nous libère des cellules usées du langage. Le chant de la proximité augmente à chaque pas. p.14
Chemin de novembre. Sol dur. Des nuages de mots se condensent dans l'air coupant. Soleil pourtant sur les oliviers abandonnés. Modernité chaque matin de la phrase rurale. Bruissement d'ailes dans l'or âgé des branches. Rythme des pas, et celui, dans la nuque, du sang. Nu comme un axiome, le chemin s'étire, axe du monde ; tout autour, le silence prend la forme des musiques tombées des arbres, montées des buissons. Le paysan rencontré ne se tait pas par discrétion ; il se tait parce qu'il n'y a rien à dire. Joë Bousquet*, le marcheur immobile, nous accompagne de cette vérité lumineuse :
« Chacun est l'errant, et il est la terre promise. » p.19
Rien ne surpasse en présence ceci : le long d'un champ d'avoine, la marche pensive d'un homme qui, tout en haut, disparaît dans le ciel. De l'autre côté, la réalité s'accroît de toute notre ignorance. p. 27
Non pas des bruits, des sons : cris d'oiseaux ou pierres tombées du mur dans le silence. Non pas des bruits, des sons, de la musique. Le monde, simplement : sa voix.
p.34
Profondeur de ce qui appelle dans le paysage, patience, obstination, comme si une attente se tenait, antérieure à toute chimie. Se taire, regarder. Et en croire ses yeux.
p.37
Feuilles de l'amandier. Frisson d'acquiescement. Vert tendre, et puis, violet, de l'iris le cri un peu étouffé. Aventure de chaque instant ; mort bruyante d'un taon sur la marche de l’escalier. Ce qui fut. Le monde à haute voix, et le jour qui se tait. Entre les amandiers, le soleil, entre les chênes. Milliard de feuilles du soleil. Débris de concrétions dans le parfum du thym. Propreté luisante des choses. Quelqu'un en moi s'est mis en marche.
p. 47
Gil Jouanard LENTEMENT A PIED à travers le Gras de Chassagnes. Cahiers solaires n° 33.1981
- Joë Bousquet est né à Narbonne en 1897. «Le 27 mai 1918, à Vailly, lors d'une contre-attaque de l'armée française, une balle atteignit Joë Bousquet en pleine poitrine, sectionnant la moelle épinière. De cette chair désormais en miettes naîtra un écrivain au corps illimité(...) Sa chambre à Carcassonne n'est pas celle d'un reclus, d'un gisant, mais la capitale d'un monde (…)» Pierre Drachline. revue Poesie 1. n°6, été 1996. Dossier : le voyage, l'ailleurs.
23:26 | Lien permanent | Françoise

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