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28.09.2011

Envoi n°34. Gil Jouanard. "Peut-être Li Po a-t-il raison..."


(…) Peut-être Li Po* a-t-il raison

et nous faut-il, ayant quitté le tumulte et la vanité,

enfoncer notre soif dans l'écorce des arbres,

comme un coin dans l'épaisse touffeur des forêts

notre écorce enfoncer

et comme une forêt touffue de sens et de non-sens

dans le rugueux silence des montagnes nos racines plonger,

et devenir lentement cette ivresse*

montant à travers les dures veines de métal,

à travers le basalte et la chaude bauxite, monter,

et monter à travers les fins pores du grès

et à travers les lames acérées du schiste,

et à travers, monter à travers la granulation du granite,

et à travers aussi les flammes de la fluorine

et la pureté fragile du quartz, à travers

la musique grégorienne des orgues de calcite,

monter jusqu'à la lave incandescente,

et encore monter jusqu'au magma,

dans l'inconscient bouillonnant de la montagne,

à travers la chimie, fibre à fibre,

à travers les racines, jusqu'au point le plus élevé

de cette ivresse*, haut profond en nous,

jusqu'à l'extinction du brasier,

jusqu'à pic tout là-haut,

vertigineusement à pic

au-dessus de l'abîme du JE.

Peut-être Li Po* a-t-il raison

et vaut-il mieux monter plus haut encore

que les lieux fréquentés par l'ultime berger,

et s'enfouir dans l'humus d'oxygène et d'azote,

dans l'air qui chante et bat, ivre d'indifférence,

loin au-dessus des forêts les plus hautes,

entre les pics des montagnes les plus élevées,

haut, le plus possible,

loin au-dessus de la mémoire et de l'espoir,

dans le soleil éblouissant de la musique.

(…)

Gil Jouanard La veine ouverte. Revue Poètes de SUD. Éditions Rijois. 1978.

 

* Li Po (701-761) poète chinois, étudia en profondeur les classiques taoïstes, cultiva l'accord avec le tao, le cours naturel des choses ; il se consacra également à l'étude et à la pratique du bouddhisme «ch'an», (qui, au Japon, devient le zen). Le ch'an est une subtile infusion de l'enseignement du bouddha («l'éveillé») indien Sakyamuni dans le taoïsme chinois de Lao tzu et Chuang tzu. (Notice extraite de Li Po, l'immortel banni. Buvant seul sous la lune. 4ème édition. Moundarren. 1999.)

23:55 | Lien permanent | Françoise

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