12.03.2014
Envoi n°149. Tomas Tranströmer. "Baltiques" (extraits)
IV.
Des plans rapprochés,
à l'abri du vent.
Le goémon. Les forêts de goémon luisent dans l'eau claire, elles sont jeunes, on voudrait
y refaire sa vie, se coucher de tout son long sur son image dans le miroir et couler
jusqu'à un certain point – le goémon surnage avec des bulles d'air, comme nous
surnageons avec des idées.
La cotte quadricorne. Ce poisson est un crapaud qui voulait se faire papillon et qui y
parvient à un tiers, il se blottit dans l'herbe marine, mais remonte dans les filets,
accroché à ses piquants et ses verrues pathétiques – quand on le dégage des mailles
du filet, les mains brillent de morve.
Les rochers. Là-bas, sur les lichens que chauffe le soleil, courent les bestioles, elles sont
aussi pressées que l'aiguille des secondes – le sapin jette une ombre, elle avance
doucement comme l'aiguille des heures – en moi le temps s'est arrêté, un temps sans
fin, le temps qu'il faut pour oublier toutes les langues et inventer le mouvement
perpétuel.
A l'abri du vent, on peut entendre l'herbe pousser – un léger roulement de tambour
par le bas, le faible grondement de millions de flammèches, c'est ainsi qu'on entend
l'herbe pousser.
Et maintenant le grand large, sans porte : la frontière
ouverte
ne cesse de s'élargir
au fur et à mesure que l'on s'étire.
Il y a des jours où la Baltique est un toit immobile,
infini.
Rêvez alors, en toute innocence, de quelque chose qui rampe sur ce toit et tente de
démêler les cordes des drapeaux,
qui tente de hisser
le chiffon -
ce drapeau si froissé par le vent, enfumé par la cheminée
et blanchi par le soleil qu'il pourrait être à tout le monde.
Mais la route est encore longue jusqu'à Liepaja.
Tomas Tranströmer (1931) Baltiques in Il pleut des étoiles dans notre lit. Cinq poètes du Grand Nord. nrf Poésie/Gallimard. 2012
11:30 | Lien permanent | Françoise

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