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06.01.2016

Envoi n°235. Jean Joubert "Le Cerf"

LE CERF

 

Laissez venir le cerf, le haut seigneur des branches,

et dans l’hiver il portera parmi les blanches

veines le feu sévère de sa robe.

 

Tendez la main qu’il y flaire l’amour,

et, pénétrés de si vaste lumière,

penchez vers lui des lèvres sans haleine.

 

Que rien ne bouge, hors votre cœur.

 

Sans doute ailleurs s’élaborent des chasses ;

sur la lisière où passe la mort

le veneur rouge mène vacarme.

 

Oui, ce sont de telles mains cruelles qui règnent,

et les armes d’orgueil,

mais sur des songes de poussière.

 

Soyez patients comme le blé des tombes ;

que votre main levée sépare l’ombre.

 

Laissez venir le cerf,  le haut seigneur des branches.

 

Jean Joubert Les Poèmes : 1955-1975. Grasset.1977 in Poètes de SUD. Editions Rijois.1978 (SUD est la revue fondée par Jean Malrieu en 1970 à Marseille)

Jean Joubert dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envoi n° 29 : « Une trêve en plein été»

 

Une trêve en plein été,

une ombre bleue sur la chaux.

Dans la fraîche des jardins

le figuier posant ses mains

sur la gorge des fontaines.

Une paix en plein été,

l'odeur mauve des lavandes,

une fille qui se baigne

dans l'eau rouge des cuisines,

et plus loin, sur les collines,

le soleil-lion mordant les roches blanches.

 

 

Jean Joubert dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envoi n°30 « Le Cheval ».

 

LE CHEVAL

Il a crié toute la nuit dans la clairière,

ce cheval, abandonné par qui ? Bohémiens,

sorciers, soldats, voleurs de pierres ?

Sur cette terre où rien ne naît de rien.

 

Ou bien venu de sauvages frontières,

par les forêts, puisqu'il n'est pas lié,

que l'on ne voit ni selle ni lanière

dans l'aube où se délace la rosée.

 

Il me regarde. Une paupière tremble,

veinée de bleu. Sous les cils féminins,

son œil grandit, s'étoile, et il me semble

que le jour baisse aux rives des sapins.

 

Cheval de nuit cherchant un cavalier,

je ne t'attendais plus. La terre

déjà s'enflait. Les amandiers

avaient fleuri puis défleuri dans la lumière.

 

Mais cet appel dans l'aube des clairières !

Et me voici contre ta robe, et nous irons,

laissant les jardins clos, vers le désert

où brûle au loin cet œil unique et rond.

 

* Jean Joubert est né à Chalette-sur-Loing (Loiret) en 1928. Après une enfance et une adolescence «nordiques»_ le Gâtinais, Paris, l'Angleterre, l'Allemagne _ il s'installe dans le Sud en 1953, à Montpellier d'abord (...) Les paysages et les hommes du Sud occupent une place importante dans ses livres, mais le passé nordique demeure, et l'opposition de ces deux réalités, souvent vécues comme antithétiques, confèrent à son œuvre une tension toute particulière. »

17:07 | Lien permanent | Françoise

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