03.08.2016
Envoi n°261. Gustave Roud "L'enclave"
L’enclave
Que l’anneau des forêts vienne enclore un espace de champs et de prairies, ce lieu tout aussitôt se met à vivre d’une vie singulière derrière sa haute muraille de frondaisons et de fûts. Séparé du monde, et sans nulle rupture cependant, il n’en reçoit plus que la rumeur, mais comme décantée : tous les bruits que le vent brasse au-dessus des campagnes infinies glissent au creux de cette conque d’herbages sans y prolonger leur confuse mêlée. Chacun d’eux, et jusqu’aux plus opaques, y retrouve sa saveur propre et ne résonne que pour soi. Le vent lui-même, partout ailleurs plainte nulle errant sans but d’un bord à l’autre de l’horizon, redécouvre sa voix perdue et chante à chaque feuille. Oui, tout ici rejoint son chant, mais un chant d’une transparence mystérieuse et qui, simple écho presque toujours, n’en livre pas moins le dessin musical d’une présence. Etrange creuset végétal où comme un minerai brut les rumeurs de la terre et du ciel incessamment sont versées pour y redevenir sonorités pures ! Et comme pour parfaire le miracle, rien n’y est sacrifié, pas même la voix la plus ténue ! Quand midi sonne à cent clochers, quand le ciel tout entier se fait bronze au battement des cloches profondes, on entend à tous les étages de l’air les oiseaux distincts, la buse là-haut sous les nuages, le geai dans un brusque envol coléreux, le bouvreuil qui a reçu des morts suppliants, pour les défendre de l’oubli, une seule note perce-cœur, une seule, et là tout près, entre la nappe de feuilles mortes et la branche la plus basse tout ailée de feuilles fraîches, un rouge-gorge à l’œil aussi rond que sa voix.
Lieu singulier. Comment le nommer, sinon un lieu de présence ? (De nouveau ce mot vient aux lèvres et ne cessera d’y revenir). Il y a dans son accueil clos une invite, puis une sorte de tacite aveu que peu à peu l’on pénètre, mais si simple et si nu que rien n’en laisse pressentir le péril secret. « Vous qui venez du royaume de l’innombrable, dit l’enclave silencieusement, la route qui me traverse est prête à vous y reconduire, si ma pauvreté vous a déçus. Un ciel diminué, quelques champs étendus côte à côte, une lisière de forêts aux broussailles bourrues, et puis les constellations tronquées de la nuit : maigre pâture ! Mais si l’un de vous, las de nourrir son cœur et son regard d’une provende trop riche et trop confuse, s’arrête, vient se pencher vers ce qui vit et médite ici comme refermé sur sa vie la plus profonde, je lui donnerai de pouvoir, non pas percer le secret de ces quelques présences essentielles, mais les ressentir dans leur plénitude, et même jusqu’à perdre cœur ».
(...)
Gustave Roud (1897-1976) Le Repos du cavalier. Editions fario. Paris 2009.
11:26 | Lien permanent | Françoise

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