19.07.2017
Envoi n°310. Rose Ausländer "Larmes de crocodile".
Larmes de crocodile
Je sale ma soupe avec des larmes de crocodile. Le crocodile – un cadeau d’anniversaire- est couché dans la cuisine et pleure parce que je ne lui prépare pas ce qu’il adore dévorer : les humains. Je le nourris de littérature. Il engloutit tout ce que je lui dis, sauf les poèmes. Il trouve la poésie indigeste.
Immortalité
Jadis j’acquis auprès d’une gitane un foulard me rendant invisible. En échange, je lui vendis un quart de mon âme immortelle. Trois quarts d’immortalité me suffisent. Je ne sais comment la Toute-Puissance le comptabilisera. J’espère pouvoir souffrir un quart de moins, là-bas. Sur terre, une âme entière est insupportable. J’ai eu de la chance de m’en défaire d’un quart et de pouvoir parcourir le monde sans être vue. Ainsi puis-je connaître les vrais sentiments de mes amis. Tôt ou tard, je me rends compte que l’un ou l’autre est rien moins qu’un ami. Mais quand on a que trois quarts d’âme, cela fait un quart moins mal.
Rose Ausländer (Czernowitz, 1901 – Düsseldorf, 1988) « Sans visa ». Traduction Eva Antonnikov. En couverture, gravure d’Amos Imre. Editions Héros-Limite. 2012.
12:05 | Lien permanent | Françoise

Les commentaires sont fermés.