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17.11.2021

Envoi N°502. Anna Akhmatova Requiem 4 & Amedeo Modigliani Paris 1910 1911

 

4.

Si l’on t’avait montré, à toi, la rieuse,

Toi la pécheresse si joyeuse,

La tant aimée de tes amis,

Ce qu’il adviendrait de ta vie,

Ces queues derrière trois cents personnes

Sous les murs des Croix* avec tes colis,

Et la brûlure de tes larmes

Faisant flamber la glace neuve.

Dans la prison vacille un peuplier.

Pas un bruit. Pourtant, ici, combien

De vies innocentes s’éteignent...

 *Prison de Léningrad

 Anna Akhmatova (Odessa, 1889-1966, Moscou) REQUIEMp.33 Préface, illustrations & traduction du russe par Sophie Benech, édition bilingue. Editions Interférences, 2005.

ü  

     (...)

     Je le* vis très peu en 1910. Il m’écrivit pourtant tout l’hiver. J’ai gardé en mémoire quelques phrases de ses lettres, entre autres celle-ci : « Vous êtes en moi comme une hantise ». Qu’il composât des vers, il ne me le disait pas.

    Comme je comprends maintenant ce qui le frappait plus que tout : cette faculté chez moi à deviner les pensées, voir les rêves des autres et ces détails auxquels étaient habitués de longue date ceux qui me connaissaient bien. Il me répétait toujours : « On communique ». Souvent il disait : « Il n’y a que vous pour réaliser cela ».

(...)

    Sa voix est toujours restée dans ma mémoire. Je connaissais sa pauvreté et son mode de vie demeurait incompréhensible. En tant qu’artiste il n’avait que l’ombre pour reconnaissance.  

(...)

    Par temps de pluie (à Paris il pleut souvent), Modigliani marchait sous un immense, très vieux parapluie  et noir parapluie. A son abri, nous nous asseyions au Luxembourg. La pluie chaude d’été tombait, tout près somnolait le vieux palais à l’italienne, et nous récitions par cœur à deux du Verlaine, nous réjouissant de connaître les mêmes vers.

(...)

     Il ne me  dessinait pas sur le vif mais une fois seul chez lui. Il m’offrait les dessins. Il y en eut seize. Ils ont été détruits dans ma maison de Tsarkoe Selo, aux premiers temps de la Révolution. Un seul en a réchappé. Moins que dans les autres on y pressent ses futurs nus...

 (...)

     Les trois grands piliers sur lesquels repose à présent le XX° siècle – Proust, Joyce, Kafka – n’existaient pas encore en tant que mythes, c’étaient des vivants.

 (...)

     J'ai encore en mémoire ses mots : "Sois bonne - sois douce !" Il me le disait sous l'emprise du haschisch, couché dans son atelier, à demi conscient. Ni bonne ni douce, je ne le fus jamais avec lui.

(...)

     ... et quand 54 ans plus tard, en un jour de juin éblouissant, je passai au Luxembourg, je me rappelai soudain que Modigliani souffrait d’étranges étouffements, il commençait à déchirer sa chemise sur sa poitrine et m’assurait qu’il suffoquait dans ce jardin.

1958-1965

 Anna Akhmatova (Odessa, 1889-1966, Moscou) Amedeo Modigliani* Paris 1910 1911éditions Harpo &, 2011 pour la traduction et la postface, version française Christian Mouze. Dessin de Modigliani

 

 

       

   
Amedeo Modigliani dessine Anna Akhmatova.jpg

14:47 | Lien permanent | Françoise

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