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4.
Si l’on t’avait montré, à toi, la rieuse,
Toi la pécheresse si joyeuse,
La tant aimée de tes amis,
Ce qu’il adviendrait de ta vie,
Ces queues derrière trois cents personnes
Sous les murs des Croix* avec tes colis,
Et la brûlure de tes larmes
Faisant flamber la glace neuve.
Dans la prison vacille un peuplier.
Pas un bruit. Pourtant, ici, combien
De vies innocentes s’éteignent...
*Prison de Léningrad
Anna Akhmatova (Odessa, 1889-1966, Moscou) REQUIEM, p.33 Préface, illustrations & traduction du russe par Sophie Benech, édition bilingue. Editions Interférences, 2005.
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Je le* vis très peu en 1910. Il m’écrivit pourtant tout l’hiver. J’ai gardé en mémoire quelques phrases de ses lettres, entre autres celle-ci : « Vous êtes en moi comme une hantise ». Qu’il composât des vers, il ne me le disait pas.
Comme je comprends maintenant ce qui le frappait plus que tout : cette faculté chez moi à deviner les pensées, voir les rêves des autres et ces détails auxquels étaient habitués de longue date ceux qui me connaissaient bien. Il me répétait toujours : « On communique ». Souvent il disait : « Il n’y a que vous pour réaliser cela ».
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Sa voix est toujours restée dans ma mémoire. Je connaissais sa pauvreté et son mode de vie demeurait incompréhensible. En tant qu’artiste il n’avait que l’ombre pour reconnaissance.
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Par temps de pluie (à Paris il pleut souvent), Modigliani marchait sous un immense, très vieux parapluie et noir parapluie. A son abri, nous nous asseyions au Luxembourg. La pluie chaude d’été tombait, tout près somnolait le vieux palais à l’italienne, et nous récitions par cœur à deux du Verlaine, nous réjouissant de connaître les mêmes vers.
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Il ne me dessinait pas sur le vif mais une fois seul chez lui. Il m’offrait les dessins. Il y en eut seize. Ils ont été détruits dans ma maison de Tsarkoe Selo, aux premiers temps de la Révolution. Un seul en a réchappé. Moins que dans les autres on y pressent ses futurs nus...
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Les trois grands piliers sur lesquels repose à présent le XX° siècle – Proust, Joyce, Kafka – n’existaient pas encore en tant que mythes, c’étaient des vivants.
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J'ai encore en mémoire ses mots : "Sois bonne - sois douce !" Il me le disait sous l'emprise du haschisch, couché dans son atelier, à demi conscient. Ni bonne ni douce, je ne le fus jamais avec lui.
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... et quand 54 ans plus tard, en un jour de juin éblouissant, je passai au Luxembourg, je me rappelai soudain que Modigliani souffrait d’étranges étouffements, il commençait à déchirer sa chemise sur sa poitrine et m’assurait qu’il suffoquait dans ce jardin.
1958-1965
Anna Akhmatova (Odessa, 1889-1966, Moscou) Amedeo Modigliani* Paris 1910 1911, éditions Harpo &, 2011 pour la traduction et la postface, version française Christian Mouze. Dessin de Modigliani
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