10.11.2021
Envoi n°501. Anna Akhmatova "Requiem".
EN GUISE DE PREFACE
Au cours des années terribles du règne de Iéjov*, j’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Léningrad. Une fois, quelqu’un m’a pour ainsi dire « reconnue ». Ce jour-là, une femme qui attendait derrière moi, une femme aux lèvres bleuies qui n’avait bien sûr jamais entendu mon nom, a soudain émergé de cette torpeur dont nous étions tous la proie et m’a demandé à l’oreille (là-bas, tout le monde parlait à voix basse) :
__ Et ça, vous pouvez le décrire ?
Je lui ai répondu :
__ Je peux.
Alors un semblant de sourire a effleuré ce qui avait été autrefois son visage.
1er avril 1957, Leningrad
* Chef du NKVD de septembre 1936 à juillet 1938.
2
Le Don paisible coule en paix,
La lune jaune entre furtive,
Elle entre, le chapeau de travers,
La lune jaune voit une ombre,
Cette femme est malade,
Cette femme est seule,
Son fils est en prison et son mari en terre,
Pensez à elle dans vos prières.
3.
Non, ce n’est pas moi qui souffre, c’est quelqu’un d’autre.
Moi, je n’aurais pas pu. Ce qui est arrivé,
Qu’on le recouvre de noirs suaires,
Que l’on emporte les lumières…
La nuit.
Anna Akhmatova (Odessa, 1889 -- 1966, Moscou) REQUIEM, pages 21, 28, 31. Préface, illustrations & traduction du russe par Sophie Benech, édition bilingue. Editions Interférences, 2005.
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