20.09.2023
Envoi n°586. Claude Cailleau "Crépuscules" suite
Avant-propos...
« J’aimerais qu’on ne lût pas cette note ou que parcourue, même on l’oubliât... », écrivait Stéphane Mallarmé, dans la préface à son Coup de dés. (ndlr. Un coup de dés jamais n’abolira le hasard).
Je préférerais, quant à moi, qu’on lût ce qui suit et que lu, on ne l’oubliât pas au moment d’entrer dans le Poème (qu’on me pardonne ces subjonctifs imparfaits, désuets mais si beaux dans leur singularité) : ce sera mon dernier texte en poésie et je voudrais donner un éclairage particulier à ces crépuscules de l’aube et du soir.
Sans doute sera-t-il préférable que le lecteur ouvrant mon livre, dans un premier temps, se laisse emporter par la phrase qui court de page en page jusqu’à la quarante et unième. Une unique phrase.
(...)
Qu’il s’arrête aussi pour se laisser guider jusqu’aux proses qui suivent, écrites en marge du poème alors que celui-ci était encore sur l’établi. Rédigées dans le temps du message, ces proses sont référencées dans le cours de la longue phrase pour en faciliter la lecture au bon moment. (...) (Elles) concrétisent mon projet d’un poème autobiographique – histoire d’une vie et d’une œuvre, ne mettant l’accent que sur ce qui apparaît comme l’essentiel, hors la vie quotidienne.
(...)
Claude CAILLEAU
(Sablé, août 2014)
D’albâtre
la mousse immaculée d’un nuage
(1)
flottante figée
naufrage le souvenir
telle vaine
la pierre appelant l’autrefois (2)
sur les chemins du temps
dans la béante profondeur
des mémoires ensevelies
et vers
(prolongeant la parole
du sage)
un futur reposé serein
au fond de l’oubliette
si
n’y prenant garde revenu de l’ailleurs
quand
dans le jour qui ouvre
ses pages d’épouvante (3)
et offre
dans l’incendie du ciel
de la forêt chassé
à l’enfant d’une guerre perdue
dans la prairie pieds nus
foulant
une aube qui triomphe sur des ruines
de nuit (4)
(un enfant du passé
sans remords ni regard
et qui ne sut pleurer
- mais mourir oh mourir sans vieillir là
mourir sans épuiser les heures
mourir maître du temps –
l’enfant qui seul abandonné de lui-même
retrouve
lucide
le souvenir
brûlant
des nuits d’oiseaux criards) (5)
l’on relit
ces pages
d’une époque
de peurs et
de souffrances
Écrits en marge du poème (fragments)
(1) ... allongés dans l’herbe haute du Pré Ballant, au retour de l’école (ils ont 11 ans, je crois ; dix, peut-être) Dans l’herbe qui sent bon le soleil et la liberté. Fixant les nuages qui floconnent très haut, ils jouent à se laisser tomber dans le ciel, jusqu’au vertige. Impression d’une chute qui ne cessera jamais. Comment arrêter cette plongée dans l’infini du ciel ? Il ne voit que le vide qui l’aspire. Va-t-il mourir là, emporté dans l’espace ? Il crie sa peur. Elle rit. Ce ne sont que des enfants. Il lèche sur le bras de la fille la sueur de l’été. Tu te rappelles, nous deux, couchés, à moitié nus, au soleil, sur la terre craquelée... C’est maintenant que je m’en étonne...
(2) Souvigné-sur-Sarthe. 2001 ou 2002. Le petit chemin creux descend vers la rivière. Un sentier, plutôt, entre les haies bavardes de l’été. Et là, soudain, ce caillou lissé par l’attente, brun vert dans la poussière. Il se baisse... Dans sa main, la pierre où gît le temps prisonnier, c’est un peu la mémoire de l’éternité. En elle, quelque chose bat, le pouls secret d’une démesure, à la faille du temps qui fuit. Au-delà, le mystère de l’inabordable...
(3) 1942. Il a 6 ans. La nuit, dans la cour obscurcie par la guerre, des esprits aux pouvoirs maléfiques errent, il le sait, en quête de victimes. Il sort, tremblant de courage. Qu’y a-t-il derrière la nuit ? Qu’entend-on par-delà ce silence qui crie si fort à son oreille ? Il n’a que 6 ans. Petit, encore. Sera-t-il grand un jour ? Vieux, barbu de blanc, serein, ayant vaincu les démons des ténèbres... avant la grande nuit de la mort ? Un autre jour... Demain, dit-il. Que sait-il du futur, de l’homme qu’il deviendra, qui s’éveille sous la pluie ?
(4) Dans la prairie, pieds nus, prisonnier de la guerre, l’enfant de personne. Tombé là par hasard. Que lui dira-t-il demain, quand elle viendra doucement appuyer sa joue sur son épaule, et qu’elle prendra sa main pour marcher dans les heures ? Ils s’aiment, c’est sûr, sans se le dire. Dans l’aube moite, s’effacent les ruines d’un rêve piétiné. Pourtant... Je serre ta main, chaude dans la mienne. Tu as rougi, je crois. Ou c’était le soleil. Il n’y a plus que nous. Le monde s’est vidé de tous ses habitants.
(5) Caché sous la couette, dans la chambre sans feu – avec la nuit blafarde qui lèche la vitre – il écoute ... Non loin, dans les chênes du château, la chouette du château annonce aux enfants sans sommeil que quelqu’un va mourir alentour, avant l’aube. Quelqu’un qui l’ignore. Et si c’était lui, l’enfant, ce mort à venir ? Le cri qui traverse les vitres lacère le silence et le poignarde au cœur dans la nuit complice. En ce temps-là, on mourait chez soi ou chez ses enfants, en leur laissant sa viande froide en héritage. Et toujours, dans les arbres du château, cet oiseau dont le cri aurait réveillé un mort.
Claude CAILLEAU Crépuscules, couverture de Louis Hubert. Le Semainier, éditions du Petit Pavé, 2023. BP 176 Brissac Quincé 49320 Saint-Jean des Mauvrets
Claude Cailleau dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°321 « L’enfance tremble... », extrait de « Mots du jour et de la nuit » ; envoi n°322 : « Il n’est pari que la nuit... », extrait de « Cocktail de vie » ; envoi n°406 « Les jours lointains qu’il m’en souvienne... » & envoi n°407 « Reverdy encore Debout dans ma mémoire... », extraits de « Anthologie poétique » ; envoi n°544 « Je ne suis pas d’ici, je ne suis pas d’ailleurs », & envoi n° 545 « Ce vieil homme un autre jour... », extraits de « JE TU IL » ; envoi n° 585 & 586, extraits de « Crépuscules ».
- « Quelle est la particularité du grand poème de Stéphane Mallarmé Un coup de dés jamais n'abolira le hasard ?
C'est alors qu'en 1897, deux avant sa mort, Mallarmé publie « Un coup de dés jamais n'abolira le hasard ». Poème hors norme qui s'étale sur onze doubles pages, joue de toutes les variations typographiques taille, majuscules, italique - et répand autour de la sentence principale un semis de propositions secondaires. »
https://www.google.com/search?q=un+coup+de+d%C3%A9s+jamai...
15:18 | Lien permanent | Françoise

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