31.07.2024
Envoi n°625. Kenneth White "Nuit aïnoue" & "A Nemuro" in "Les Cygnes sauvages".
« Dans Les Cygnes sauvages, Kenneth White nous conte le récit d’un voyage qu’il effectua pour atteindre le Nord rugueux et sauvage du Japon : Hokkaidō, ses ports et ses montagnes. (...) Accompagné de Bashô, poète japonais du XVIIe siècle initié au zen, qui fit aussi route vers le nord, (...) » https://lemotetlereste.com/litteratures/lescygnessauvages/
« Comment l’oiseau en cage peut-il comprendre les aspirations du cygne sauvage ? »
Koan zen du maître Obscurité blanche
- Nuit aïnoue
Eclairs au-dessus de Hakodate, forte pluie dans les rues, fracas des trams.
Dans un magasin d’alimentation, je renouvelle mes provisions de route, empile dans mon sac du saumon et des algues (kombu, wakame) séchés, et ajoute deux bouteilles de bière de Sapporo, avant de me diriger vers l’Océan Hôtel où je loue une chambre pour la nuit.
La pleine lune brille à travers la fenêtre, et je reste assis à la regarder et à mâchonner du saumon, avant d’aller au lit avec un gros recueil bleu de chants aïnous publié par l’université de Tokyo, que j’ai acheté à Jimbôchô avec l’intention de le lire ici, dans le Hokkaidô :
J’ai vu la mer calme
qui s’étendait, lisse,
jusqu’au bord occidental de l’océan
loin au bord de l’océan
une multitude de baleines
jouaient et s’éclaboussaient...
La première fois que j’ai vu mentionner les Aïnous, c’était dans un ouvrage peu connu d’Anton Tchekhov intitulé L’Île, qui parlait de son séjour à Sakhaline de juillet à octobre 1890. Dans ce livre il raconte que, quand on leur demande qui ils sont, les membres de cette population native du sud de Sakhaline ne donnent pas le nom d’une tribu ou d’une nation, mais répondent simplement « Aïnou », ce qui signifie « homme ».
(...)
Les villages aïnous du Hokkaidô étaient situés sur la côte, ou à l’embouchure d’une rivière, avec les montagnes à l’arrière et la mer en face : deux grandes forces, et, entre les deux, un champ de force dans lequel les humains essaient de vivre une bonne vie, guidés par l’ours et la baleine, le hibou et le saumon. Voici ce que disait le hibou :
C’est moi qui ai
appris aux humains
dans leur sommeil
dans leurs rêves
que certaines choses
ne sont pas à faire
et soudain
un beau jour
ils ont compris...
C’est ce jour-là qu’ils devinrent aïnous.
- A Nemuro
(...)
Avec mon crabe rouge dans mes mains reconnaissantes, je suis descendu au port et, assis le dos appuyé à un cabestan, j’ai cassé le crabe en deux et me suis fait un petit festin.
A ce moment-là, le soleil se couchait, rouge, très rouge, et une grosse lune ronde et froide commençait à ramper au-dessus de la ville.
Cependant, je n’étais pas pressé. Plus tard, je me trouverais un endroit pour dormir. Mais pour le moment j’étais parfaitement heureux d’être assis là sur la jetée, malgré la fraîcheur - l’hiver approchait, au cours duquel une grande partie du Hokkaidô gèle, y compris la baie de Nemuro.
Je pensais aux cygnes, les imaginais sur les plaines de Sibérie, maintenant que le froid extrême avait saisi l’air là-haut, se rassemblant pour la grande migration, volant vers le soleil levant, traversant les régions du Ienisseï, du lac Baïkal, de la Mandchourie...
Et sous la grosse lune de Nemuro, dans la froide solitude de la nuit du Pacifique nord, j’ai renouvelé mon allégeance, dans la lumière et dans l’obscurité, au globe terraqué qui reste, en dépit de tout, encore si beau.
Kenneth WHITE (28 avril 1936 -11 août 2023) Les Cygnes sauvages III. Lointains rivages Traduction de Marie-Claude White. Editions LE MOT ET LE RESTE, 2013. p. 84, 85, 86, 104.
* Kenneth White dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°624 I. Les rues de la mémoire. & 625 III. Lointains rivages, extraits de « Les Cygnes sauvages » Traduction de Marie-Claude White. Editions LE MOT ET LE RESTE, 2013.
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