19.02.2025
Envoi n°652. Henry Bauchau "L'escalier bleu".
L’ESCALIER BLEU
à Jean Denoël
Les nœuds du cœur, les nœuds de l’âge et ceux des mots
tout noués sont encore à l’ancienne demeure
où j’ai vécu parmi les chambres familières
l’amour du monde avant sa chute dans le froid.
Un rayon adouci par la pente d’un arbre
brille peut-être encor sur les grands lits de cuivre
la grive, la perdrix, l’escalier de septembre
et l’enfant qui touchait la terre sans semelles.
L’escalier descendait vers la ferme et les granges
où tournaient les saisons, pailles hautes, royaumes
suivis de mort prochaine et de vents.
C’était un escalier tournant, de pierres bleues
toujours humide, avec sa voûte qui suintait
une rampe élimée, ses cals et ses jointures
où l’on sentait l’usure immense des années
le poids des hommes fatigués, le poids des pauvres.
Comme il était profond et sombre on avait peur
de commettre la faute et le désir secret
d’y tomber, entraînant la plus belle servante.
Et l’on rêvait des cris, tendres cris des surprises
et du bruit des sabots qui glissent vers le mal.
Il fallait traverser au milieu des fumées
l’office où s’affrontaient le charron et les gardes
dont les guêtres sentaient la pulpe de l’automne.
Plus lente était la voix des hommes de charrue
qui mènent labourer les juments dans la plaine
et dans les chemins creux les belles braconnières
pénitentes qu’on voit, le dimanche à la messe
sourdes et sans regard, chanter au banc des filles.
Souvent les soirs de paye aux couleurs du genièvre
je me sentais saisi, seul et rasant les murs,
par cette opacité de la chose réelle
et je fuyais dans l’escalier. Par peur de l’ordre
qui m’enserrait partout de nœuds et de racines
qu’il fallait arracher pour être, ordre admirable
dans l’amour de Mérence et son tablier blanc.
Peur des puissants velus, hommes d’un coup d’épaule
qui sortaient les chariots embourbés de l’ornière
et soulevaient, fichus dénoués, les faneuses
perdant leurs sabots peints, endormies sous les meules.
Hommes, pour être vous, l’enfant a traversé
l’étendue de la peur et par l’escalier bleu
jusqu’aux cœurs où battait l’amour du temps naïf
il n’a jamais voulu, Orphée, que redescendre.
(…)
Henry BAUCHAU L’escalier bleu (1958-1963), dédié à Jean Amrouche*. Poésie complète, éditions Actes Sud, 2009.
*Henry Bauchau (1913-2012) dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envoi n°240 « Mérence » & envoi n°241 « L’Harmonica, La nuit, Temps natal, Toute la nuit, Nous ne sommes pas séparés de la mort » in « L’escalier bleu », nrf Gallimard, 2012 ; envoi n°651 : « Petite ombre » & « Pollen » in « L’escalier bleu » (1958-1963), Poésie complète, éditions Actes Sud, 2009.
https://objectifplumes.be/author/henry-bauchau/
* Jean Amrouche (Ighil Ali, Algérie 1906- 1962, Paris), poète, essayiste, journaliste littéraire algérien d’expression française.
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