18.06.2025
Envoi n°662. Jean-Louis Giovannoni "Cette envie continuelle..."
Je voudrais entrer tout entier dans la personne
d’un autre homme sans l’empêcher d’être lui.
Joë Bousquet
Cette envie continuelle de passer dans l’autre, de ne plus jamais être dans soi.
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Ne plus croire que tu es peuplé de voix mais du bruissement de l’air.
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Nous vivons avec des mots qui sont sûrement déjà morts.
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Mes yeux me supposent.
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Meurt-on vraiment dans son corps ?
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Je me regarde sans cesse dans le reflet des vitrines, je me surveille. Toujours cette peur de me perdre.
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Rien, aucun signe ne t’indique le mot à dire, le geste à faire. Et tu continues.
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On court, on s’agite, rien que pour faire croire que l’on connaît la sortie.
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Tu n’as que tes gestes contre la montée du froid.
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On ne meurt pas par oubli de respirer, non, on meurt par peur de trop respirer, de trop en prendre.
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Les mots n’ouvrent pas assez.
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(…)
Aucun arbre ne quitte sa famille. Dans nos chambres, les meubles parlent dans une nuit pleine de branches, de feuilles retenues.
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(…)
Jean-Louis GIOVANNONI Les mots sont des vêtements endormis, éditions UNES, 1983/2014.
* Jean-Louis GIOVANNONI dans «Vous prendrez bien un poème?» Courrier des lecteurs n°147: Raphaële George Site consacré à l'écrivain et peintre Raphaële George, par Jean-Louis Giovannoni. https://www.raphaelegeorge.fr/2014/11/presentation.html
12:14 | Lien permanent | Françoise
11.06.2025
Envoi n°661. Raphaële George "Tu ne sais pas arrêter le temps..."
Tu ne sais pas arrêter le temps
je ne te l’ai jamais appris
et je ne sais pas moi écrire sans regarder mes mots
s’aligner sur la page.
Ni toi, ni moi ne sommes sorties de la nuit.
Il y a quelque chose d’indécent à cela, car pour se
comprendre il nous faut nous mettre à nu, non pas
comme si le temps s’absentait, mais dans une parenthèse
musicale où la même douleur, la même émotion nous
sont ressenties lorsque le morceau aimé repasse sur le
même sillon. C’est ce sillon qui nous le fait exister et à ce
bâillement nous pouvons nous entrevoir.
*
Tu as les mains trop petites,
trop sèches, lézardées par mille actes accomplis avant ta
naissance.
*
Tu as le regard blessé, aveugle comme Eudipe dont tu
répètes le même halètement dans le désert, dans ce désert
où même la soif t’a quittée.
*
Sans cesse un animal erre en toi
empêchant que tu ne t’endormes tout à fait.
*
(...)
Raphaële George (1951-1985) En écrivant la vie me quitte Carnet Editions Unes, 2025.
https://www.raphaelegeorge.fr/2014/11/presentation.html
*Raphaële George dans « Vous prendrez bien un poème ? » : Courrier des lecteurs n°147, février 2025 (cf. envoi n°660) ; envois n°660 & 661 : extraits de « En écrivant la vie me quitte. Carnet », éditions Unes, 2025, pages 7, 8 & 11, 12
12:11 | Lien permanent | Françoise
04.06.2025
Envoi n°660. Raphaële George "Faire un monde avec rien."
Faire un monde avec rien.
C’était l’enfance.
Jette-toi dans la mort, rien n’est détruit.
Et dans nos mains l’affranchissement des insectes qu’on
écrase sans crainte, étonnés seulement par les petites
taches brunes sur les doigts.
*
Je tire à moi les mots,
je ne suis pas dedans.
Un drap rêve dans ma nuit
comme un enfant mort.
*
Reste l’errance quand la foi totale est coupée du verbe et
que le verbe au-delà de la chair devient plus que le signe
de la vie et fait de nos yeux la sépulture de tous nos morts
qui poussent en nous sous la peau du visage jusqu’à ce
que nous les rejoignions, jusqu’à ce que d’autres après
nous, sachent le prix de la Présence.
*
La nuit annone
un visage intérieur
visage qui ne peut ignorer
la façon dont je mourrai
difficile de l’accueillir
et je sens précisément
qu’une telle figure
n’est visible que pour m’être donnée.
Refuser ce regard
occulterait
une mémoire lointaine, totale
une mémoire qui sait
ce qui me fonde
et pourquoi je deviens.
*
(…)
Raphaële George (1951-1985) En écrivant la vie me quitte Carnet Editions Unes, 2025.
https://www.raphaelegeorge.fr/2014/11/presentation.html
*Raphaële George dans « Vous prendrez bien un poème ? » : Courrier des lecteurs n°147, février 2025.
« Nous inaugurons cette année poétique avec un carnet inédit de Raphaële George, disparue il y a tout juste 40 ans, en 1985, à l'âge de 34 ans. En 2017, nous avions donné à lire Je suis le monde qui me blesse, son journal qui rendait compte de l'incandescence de sa trajectoire brisée. La publication de ce carnet retrouvé dans les archives de l'autrice poursuit ce travail éditorial et nous plonge au cœur du mystère de cette œuvre si familière, si profonde, en quête de nuit, dont les échos nous atteignent avec une lucidité bouleversante. »
Il y a bien dans mes yeux une tristesse qui remue
mais personne pour garder le miroir.
« Raphaële George (de son vrai nom Ghislaine Amon), est née le 2 avril 1951 à Paris. Son premier livre, Le Petit Vélo beige, paraît en 1977 aux éditions de l’Athanor. Suivent de nombreuses publications en revue (sous le nom de Ghislaine Amon ou celui de Laure Slausky) ainsi que des articles de critique littéraire dans le journal Libération. Elle fonde la même année la revue Les Cahiers du double avec Mireille Andrès, Patrick Rousseau et Jean-Louis Giovannoni, qu’elle dirige ensuite avec ce dernier jusqu’en 1981. Parallèlement à ses activités littéraires, Raphaële George développe une œuvre de peintre et expose fréquemment, seule ou en groupe. Elle met en chantier en 1978 plusieurs Fresques murales éphémères, peintes à quatre mains avec son ami Vincent Verdeguer sur les murs des entrepôts de Bercy alors à l’abandon. Certains de ses travaux sont conservés dans le Fonds d’art contemporain de la ville de Paris. Le 6 mars 1984, Ghislaine Amon décide de changer de nom d’autrice et de ne plus signer, désormais, que sous le nom de Raphaële George. Elle publie Les Nuits échangées suivi de l’Éloge de la fatigue aux éditions Lettres Vives en 1985, avant de décéder le 30 avril de la même année à l’âge de 34 ans. Paraissent à titre posthume en 1986 Psaume de silence, aux éditions Lettres Vives, et L’Absence réelle, écrit avec Jean-Louis Giovannoni, aux Editions Unes. »
Et la petite chèvre de Monsieur Seguin
reculant la nuit
pour mourir à l’aube.
12:06 | Lien permanent | Françoise
