26.12.2012
Envoi n°90. Joan-Maria Petit "Petaçon/Arlequin"
Espaurugal
L'aviàn logat per faire paur a las agraulas
Fasià lo torn de cada camp
En tustant sus una padena.
Las filhas en passant sul camin
Se risiàn d'el sens s'amagar.
Ne siaguèt talament nafrat
Que moriguèt
En refusant lo secors de la Glèisia. (p.27)
Épouvantail
On l'avait loué pour chasser les corneilles
Il faisait le tour des champs
En frappant sur une poêle.
Les filles en passant le chemin
Riaient de lui sans se cacher.
Il en fut tellement blessé
Qu'il en mourut
En refusant les secours de l’Église.
Los batèus pichons
Que nadavan dins nòstras clòscas de mainatges
Finissiàn per se demesir
Onte la mar beu lo sorelh.
Mai a l'enveja de partir
Tornavan sempre
E los cargàvem de paraulas claus
Que dubrissiàn de sarralhas sens pòrta.(p. 50)
Les petits bateaux
Qui nageaient dans nos têtes d'enfant
Finissaient par s'évanouir
Là où la mer boit le soleil.
Mais à l'envie de partir
Ils revenaient toujours
Et nous les chargions de paroles clefs
Pour ouvrir des serrures sans portes.
Voldriài d'una femna islamica
Aver un enfant negre e josieu espanhòl
I aprendrià lo polonés
La santa verge e lo gascon
E tanplan l'òc referencial.(p.52)
Je voudrais d'une femme islamique
Avoir un enfant noir et juif espagnol
Je lui apprendrais le polonais
La sainte vierge et le gascon
Et peut-être l'oc référentiel.
L'amor es pas un plan pensar
Mai sovent lo desfìs
De donar çò que nos desfauta
A-n aquel monde que s'en fot
E de n'èsser pasmens content.(p.57)
L'amour n'est pas un bon sentiment
Mais souvent le défi
De donner ce qui nous manque
A tous ceux qui n'en veulent pas
Et d'en être encore content.
«Ben es mòrt que d'amor non sent
Al còr qualqua doça sabor.»
Salut Bernard de Ventadorn
Que me tornas a ma jovença
Al gost del pan de ta pastièra
E de ton forn de fogassièr
Onte cosiam de còrs de filhas
Ambe los nòstres atalhonats
E la sal gròssa de la mar
E qu'aviam una fam de lops.(p.108)
«Est mort celui qui ne sent d'amour
au cœur quelque douce saveu.»
Salut Bernard de Ventadorn
Qui me rends à ma jeunesse
Au goût du pain de ton pétrin
Et de ton four de fougassier
Où nous cuisions des coeurs de filles
Avec les nôtres en morceaux
Et le gros sel de la mer
Quand nous avions la faim des loups.
Urosament nos cal desrevelhar
Amb aquela fam terribla dels uèlhs.
Nos levar la tèrra a paladas
Dabans lo jorn.
Faire camin dins la nevada
Per carrejar la lenha mòrta.
E faire fuòc. (p. 111)
Par bonheur nous devons nous réveiller
Avec cette faim énorme dans les yeux.
Dégager la terre à grandes pelletées
Avant le jour.
Cheminer dans la neige
Pour ramener le bois mort.
Et allumer le feu.
Joan-Maria Petit Petaçon/Manteau d’Arlequin. Editions Jorn. 2006
(Certains accents sur a, i et o sont parfois inexacts : le clavier ne les connaît pas.)
18:42 | Lien permanent | Françoise
20.12.2012
Envoi n°89. Joan-Maria Petit "Mai que mai"
Maison ouverte
Tu peux entrer chez moi
et tutoyer les arbres Ostal dubèrt
Pòdes dintrar al meu
e tutejar los arbres
Paupière de rouge-gorge
dans l'hiver embuissoné
attente de neige et de fougère Parpèla de barbaròs
dins l'ivèrn enromegat
espèra de nèu e de feuze
Lumière du dedans
ouvre l'oreille de ton cœur Lum del dedins
dubrìs l'aurelha de ton còr
Il n'y a pas de clef
pour la serrure d'air
les théologiens se cassent la tête
dans leurs querelles raisonnables I a pas de clau
per la sarralha d'aire
los teologians se fendasclan lo cap
dins sas embrolhas rasonablas
Marche dans les pas de tes rêves
et vis. Camina dins lo pas de ton sòmi
e viu.
La tête en bas
Le cœur en l'air Lo cap en bas
et les pieds dans tes rêves Lo còs en laire
Les oreilles pour voir e los pès dins tos sòmis
et les yeux pour entendre Las aurelhas per veire
e los uèlhs per entendre
- Joan Maria Petit "Mai que mai /Plus que jamais" in "D'aquesta man del jorn / De ce côté du jour". Editions letras d'òc/ Les lettres occitanes. 2008
- Jean-Marie Petit dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envois n°63 "Correjòla/Liseron ; Acacia/Acacia" & envoi n°64 «Bauca/Herbe des garrigues ; Arbre del matin/Arbre du matin ; La Pastra / La bergère » in «Erbari /Herbier» Editions Jorn. 2011.
- Jean-Marie Petit dans la Revue Texture : http://revue-texture.fr/spip.php?article467
16:41 | Lien permanent | Françoise
Envoi n°88. Bernadette Engel-Roux "Neige. Le mot vient aussitôt aux lèvres, au coeur..."
7 avril 2009.
Neige. Le mot vient aussitôt aux lèvres, au cœur, à l'esprit (et plus tard peut-être sur la page). Neige l'immense merisier d'avril dans l'aube. Neige en fleurs. Fleurs de neige. La seule alliance maladroite des deux mots pour exaucer l'attente qui ne se peut combler ou satisfaire de si peu lorsque le regard, à peine éveillé, reçoit ce don.
Neige. Don des fleurs. Et d'autant plus que, de la chambre haute où il m'est fait, je suis surprise. Prise par le spectacle envahissant avant même qu'aucune pensée ou conscience de rien se soit mise en route. Cette neige en fleurs est tout ce qui se donne à voir. Ronde corbeille débordante, légère, trouée d'air partout, et suspendue. Elle occupe tout le ciel, toute la transparence vitrée de la pièce où je suis au plein du paysage. Le regard envahi avant même que l'on ait pu associer la canopée fleurie à l'arbre qui la porte, que l'on ait rendu la floraison blanche, le floconnement végétal à son corps d'arbre, à sa terre. Au-delà, les coteaux posés sous le ciel plutôt que montés de terre.
Neige en fleurs comme si rien ne la portait. Au sortir immédiat des chambres du sommeil et de la nuit, c'est le ravissement. A cette distance des baies vitrées qui ouvrent sur le balcon, le regard ne perçoit que le plus lointain. L'ancrage au sol de ce qui est plus près se dérobe. L'arbre n'est que cette neige en fleurs oublieuse de son tronc, suspendue, ballon ou nuage, mais frémissante de mille oiseaux blancs silencieux, offerts sur toute la surface des vitres, posé dans la transparence de l'air et du monde au matin.
Un deuxième pas, et le charme cesse. Tout se met en route. La pensée perd le don. L'ancre est jetée.
Mais des jours durant, je porterai l'image en moi, entre mon corps et le corps du monde bougera le fantôme de l'arbre dans ses fleurs de neige légère.
Bernadette Engel-Roux Aubes. Editions Le bois d'Orion. 2011.
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