30.11.2016
Envoi n°278. Morgan Riet "Longtemps"
Longtemps
Longtemps les mots
sont venus me remplir
à double tour-
ment, cliquetis sans clef visible.
Rongé des sens,
j’étais leur geôlier
et je les figeais
entre les murs de ma peur
d’être
et de l’inconnu.
Longtemps je n’ai
pas voulu entendre
qu’il me faudrait me rendre
à leur liberté.
Morgan Riet A fleur de poème. Editions Donner à Voir. 2016
23:07 | Lien permanent | Françoise
23.11.2016
Envoi n°277. Morgan Riet "Langue, élan"
Langue, élan
Pour recouvrer l’enfance
à la margelle
d’un cri sans fond,
pour ne plus me sentir nu
sous la douche
des heures froides,
pour me désincarcérer
du sentiment ronce,
du sentier d’abandon,
cette fenêtre
qui me réinvente
avec les moyens
du cœur
et du corps
et par laquelle –
tête épanchée
d’aronde ou corbeau
sur la marelle –
ruminent semelles,
s’élancent,
s’émiettent des lignes
à cloche-voix.
Morgan Riet A fleur de poème. Illustrations de Math Mahlen. Editions Donner à Voir. 2016.
19:58 | Lien permanent | Françoise
16.11.2016
Envoi n°276. Henri Michaux "Si on connaissait la sensation de base des autres..."
Si on connaissait la sensation de base des autres, on serait toujours à l’aise avec eux. Ils se tiennent en effet de préférence dans certaines parties de leur être, n’occupant pas également la totalité de leur corps, mais seulement quelques places et positions privilégiées.
Cependant, même à eux, il leur manque de savoir, quoiqu’ils l’utilisent – aveuglément -, où est leur centre, cette approximative base changeante, qui a ses habitudes, ses cycles, ses irrégularités, qui la rend quasi personnelle. Là où ils se retirent. Là d’où ils repartent pour irradier, centre mouvant peu sensiblement ou tout à fait insensiblement déplacé par des appels en relation avec des concentrations incessamment variant en silence dans un monde d’infimes se renforçant ou se freinant les uns les autres. Cette zone vague, mais forte, demeure assez particulière à chacun pour qu’un autre ne puisse la connaître, ni même la deviner, encore moins la ressentir. Propriété personnelle.
Ah ! si on pouvait la trouver ! Les énigmatiques personnes d’en face, ce serait alors tout autre chose. Leur donner un conseil deviendrait valable. Ça le deviendra-t-il un jour ? Fini alors de jeter des bouteilles à la mer.
(p.32)
Henri Michaux Poteaux d’angle nrf Gallimard.1989.
(Henri Michaux dans « Vous prendrez bien un (petit) poème ? » : envoi n°37 : extraits de « Poteaux d’angle » ; envoi n°38 : « En respirant » in « La Nuit remue » ; envoi n°275 « Ecce Homo »)
22:30 | Lien permanent | Françoise
