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Envoi n°19. Pierre Dhainaut. Le Bienvenu.

                                   Le bienvenu

 

Très loin d'abord, de temps à autre, à peine

est-ce un frisson, et puis cela ressemble à de l'écume

crépitant sur la plage, s'y ramifiant, et puis cela

s'amplifie jusqu'à devenir presque une voix

dans la chambre voisine, avant nous

un enfant reconstitue le monde : lui qui ne sait parler,

invariablement depuis qu'il est là,

recrée pour nous le rite immémorial

qui salue le soleil, pour nous il lève les paupières

bien que les rideaux soient tirés, toute l'aube sonore,

tout un rivage sous le flux, cœur qui palpite,

mains qui acclament, il incarne la joie,

la pleine joie du souffle. Quand nous le rejoignons,

nous veillons à ne pas le décevoir.

 

De porte en porte il parcourt la maison,

lui qui ne sait pas lire, un livre sous le bras,

il craint uniquement qu'on ne le prenne.

Quand soudain il s'arrête, il l'ouvre, en hâte

ou lentement, selon des rythmes incertains,

il en tourne les pages, il y glisse les doigts,

ne l'intéresse aucune illustration, le bruit,

le bruit seul le ravit au point qu'il placera son livre

longtemps près d'une oreille, comme ces conques

où nous avons appris, très jeunes, à écouter la mer

dont l'horizon nous était inconnu, quel écho

le déborde ? la mer, l'écho, de ces mots simples

nul ne pourrait lui expliquer le sens, mais il refuse

de rester à l'écart, il nous regarde enfin.

 

Parmi les arbres, que lui importent l'ombre ou la lumière,

le vent peut agiter leurs faîtes, une averse s'abattre,

nous ne parviendrons pas à le conduire.

Gravier, marrons, feuilles jaunes, bouts de bois,

pour tout ce qu'il délivre de la terre il se passionne,

tout ce pourquoi la paume est généreuse,

quand c'est le tour ensuite, fougères, orties,

des plantes qui remuent à sa hauteur, il va vers elles

comme nous l'avons vu partir

entre les oiseaux effrayés, le front couvert d'écume,

afin de s'unir à la vague... Lui qui ne sait pas

ce qu'est un chemin, parce que l'heure arrive

de l'arracher à la marche, au royaume,

pour dire non il n'aura que ses larmes.


                      Pierre Dhainaut Plus loin dans l'inachevé. Editions  Arfuyen 2010.


* Pierre Dhainaut dans "Vous prendrez bien un petit poème?" : envoi n°18 Un chemin d'arbres ; envoi n° 19 Le bienvenu ; Courrier des lecteurs n°10.

Pierre Dhainaut aux  éditions Arfuyen: http://www.arfuyen.fr/html/ficheauteur.asp?id_aut=1038

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25.05.2011 | Lien permanent

Envoi n°352. Pierre Dhainaut ”Renouvellement des présages”.

RENOUVELLEMENT DES PRÉSAGES

 

Très tard, la chambre étroite, le corps captif,

tu ne te plaindrais pas d’être las, de te taire,

de ne pouvoir aller plus loin, tu comprendrais

que rien ne s’interrompt tant que les souffles

ont le libre passage : avant de t’endormir

choisis un de ces mots errants

dont la mémoire est pleine, prononce-le

comme en t’adressant à des morts,

que la nuit soit ingrate ou généreuse,

as-tu le choix ? ce sera ton offrande.

 

 

Par exemple « origine », à peine

le reconnais-tu, pourquoi, tu l’ignores,

tu voudrais soulever chaque syllabe

comme on découvre un chemin pas à pas,

tu ne vas pas au-delà de la première : dehors,

dit-elle, dehors, l’écho répond à ta question,

laisse-le donc t’élargir, te conduire

jusqu’à ce que tes yeux se ferment,

mais non les lèvres prévenantes, l’horizon,

l’origine, la nuit, ne feront qu’un.

 

(…)

Pierre DHAINAUT in « Poésie naissante. Une anthologie contemporaine inédite » Textes rassemblés par Mathieu Hilfiger. Editions Le Bateau Fantôme. 2017.

 

Pierre Dhainaut dans « Vous prendrez bien un poème ? » : envois n°18, 19, 61, 62, 139, 193, 195, 231, 232, 351.  http://vousprendrezbienunpetitpoeme.hautetfort.com/apps/search?s=Pierre+Dhainaut

 

 

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27.06.2018 | Lien permanent

Envoi n°18. Pierre Dhainaut. Un chemin d'arbres.

Un chemin d’arbres

Aucun arbre n’est seul, qu’il s’appuie

contre un mur, là, dans nos rues étroites

comme au loin sur des crêtes, aucun

non plus n’est sombre : personne avec eux

ne se sent de trop, en regardant par terre,

en contemplant les nuages qui passent.

 

Que les vents mollissent, un arbre persiste

à vaciller, à répartir autour de lui

ce vacarme, ce murmure, où se confondent

la houle et le feuillage, et nous, en bas,

nous restons silencieux : que la mémoire se retrempe,

elle sera en décembre abondante.

 

Le tronc s’incline et les branches s’étendent,

les arbres sont égaux pour le noroît, du plus frêle

au plus rude, ils ne défient pas

ni ne se résignent, ils font mieux qu’appeler,

ils annoncent le lieu où les oiseaux suspendent

leurs cris, leur tournoiement, ici, dans le soleil.

 

Comme en forêt le long des routes, nous allons

d’arbre en arbre, nous avons l’âge des rameaux

où se plaisent les fruits, le givre,

qui ne s’alarment pas de ce qu’ils durent,

l’humus et l’air, ensemble ils les célèbrent,

à l’ombre, l’accueil nous enracine.


               Pierre Dhainaut  Plus loin dans l’inachevé. Editions Arfuyen. 2010.

 

 

 

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18.05.2011 | Lien permanent

Envoi n°61. Pierre Dhainaut. Avec ”Joie” nous dirions ”Ressac”

AVEC «JOIE» NOUS DIRIONS «RESSAC»

 

 

Avant d'abaisser les paupières, nous souvenir

dans la cour aride entre les immeubles

du peuplier qui tomba sous la foudre,

il était parvenu jusqu'à l'étage où nous dormons,

 

pourquoi, en respirant, serions-nous isolés ?

Ne disons plus «là-bas», «dehors», de tout ce qui s'ébranle

nous sommes à l'affût, que frémissent

des rideaux, un bruissement, une rafale.

 

Ce que l'on appelle la joie, longtemps, le plus

longtemps possible, nous ne l'éprouverons

que si nous en taisons le mot pour le parfaire,

 

confondre avec la frondaison le givre sur les cimes,

la nuit des vivants et de l'invisible,

plénitude, ouverture, partir à la rencontre.

 

 Pierre Dhainaut Vocation de l'esquisseEncres d'Isabelle Raviolo. Editions La Dame d'Onze Heures. 2011.

 

  • Pierre Dhainaut dans «Vous prendrez bien un petit poème?» : envoi n°18 Un chemin d'arbres ;  envoi n°19 Le Bienvenu.
  • Pierre Dhainaut a reçu le prix européen de Littérature francophone Jean Arp en 2009 pour l'ensemble de son oeuvre :   http://www.prixeuropeendelitterature.eu/html/ficheauteur.... 

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09.05.2012 | Lien permanent

Envoi n°62. Pierre Dhainaut. A ce qui nous devance, dit le poème...

(…)

 

Ouvrir la porte, ouvrir les bras,

sur le seuil tu identifies

les vents complices, les oiseaux,

s'ils s'envolent, ne s'effarouchent pas :

 

ils se dispersent, ils t'orientent,

tu apprendras la langue de l'espace

dans le soulèvement des ailes

sans t'effrayer s'ils se dérobent à la vue.

 

 

 

Inerte, épaisse, tu vas beaucoup trop vite,

au lieu de juger cette flaque

incline-toi vers elle,

 

les doigts qui la frôlent, timides,

intrépides, réveilleront les ondes,

les ondes s'élargissent :

 

le miroir remercie l'âme fraîche,

sans images, sans rives.

 

 

 

Bien sûr, ce n'est pas la neige

qui tombe des arbres, qui recouvre l'humus,

au Bois des dunes, au début de l'été,

 

mais en prononçant « neige », à peine

desserres-tu les lèvres, tu ressuscites

tous les hivers d'enfance :

 

sans limites, le présent,

flocons, pétales, tu trouveras demain

suffisamment d'air en toi-même

pour les disséminer,

jusqu'où ils iront, tu iras.

 

 

 

Aucun orme, aucun frêne,

pourtant tu verras mieux la route

si tu dis « l'orme », « le frêne »,

 

 

as-tu besoin de nombreuses syllabes

au royaume des souffles

partout comme en toute saison ?

 

 

« pierre » aussi patiemment

t'enseignerait la bienvenue.

 

 

(…)

 

Tu te souviens de « vulnéraire »,

 

mais ce qu'il signifie, tu te demandes

où tu l'as lu, et quand, le son répondra,

il restituera le sens si tu l'écoutes

avec plus de tendresse,

 

alors tu embrasses les paumes, tu calmes,

entre deux strophes, un vide, une blessure :

 

le baume, la fleur, quand nous désespérions

un vocable espérait pour nous.

 

(...)

 

Pierre Dhainaut A ce qui nous devance, dit le poème... in Vocation de l'esquisse. Encres d'Isabelle Raviolo. Editions La Dame d'Onze heures. 2011. pages 11, 12,16.

 

 

  • Pierre Dhainaut dans « Vous prendrez bien un petit poème? » :

    envoi n°18 Un chemin d'arbres, envoi n°19 Le Bienvenu in Plus loin dans l'inachevé. Editions Arfuyen. 2010 ; envoi n°61 Avec «Joie» nous dirions «Ressac» in Vocation de l'esquisse.

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16.05.2012 | Lien permanent

Envoi n°139. Pierre Dhainaut ”Confiance, dit le poème”.

     Confiance, dit le poème.

 

Il vient de l'urgence, c'est toujours la nuit

tant que l'on ajoute à la mort

des supplices, des massacres,

 

il n'oublie rien, ni les cris ni les plaintes

ni le silence qui étouffe,

en écoutant ici, en lui plus loin que lui,

 

il élargit le poing jusqu'à la paume,

il n'a pas froid contre les murs,

pour les traverser il leur parle,

 

avec un peu d'air sous les portes

il a ce regard d'un enfant

face aux vents du rivage,

 

l'essor de l'arbre et l'envol des oiseaux

ensemble, il fend les pierres,

jamais il ne meurtrit l'espace :

 

confiance, dit le poème, dans chaque poème,

dans le matin libre, le souffle imprévoyant,

il a besoin seulement de nos lèvres.

 

     Pierre Dhainaut

 

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01.01.2014 | Lien permanent

Envoi n°193. Pierre Dhainaut ”A l'enfant des poèmes.”

                         A L'ENFANT DES POÈMES

 

« Reviens «, s'est-il surpris à dire à mi-voix

 

vers le soir à la façon d'un enfant qui appelle à l'aide,

 

mais la prière des enfants est infaillible,

 

lui ne sait  pas même à qui s'adresser. Très loin,

 

il n'aperçoit qu'une silhouette indécise, et qu'il se hâte,

 

qu'il traque en ce qui reste de mémoire

 

un nom où s'enchante un visage, il garde les yeux secs,

 

les lèvres rêches. Hors de portée, interdit, le jardin.

 

Les plus hauts murs pourtant sont franchis par des branches

 

de lilas, de glycine. «Reviens «, dit-il encore,

 

sans préférence il se revoit ramassant des pétales,

 

se redressant vers les nuages, du soleil à l'ombre,

 

de l'ombre au soleil, dans les allées interminables.

 

« Ce ne peut être à moi seul que je parle. » Secrètement,

 

quand sa vue baisse, que son langage se réduit,

 

la confiance est innée, qui nous dirige : l'entrée,

 

la brèche, il repousse les ronces, il accepte en larmes

 

la main qui l'invite. L'enfant n'a pas vieilli,

 

à qui il disait « tu «. Il n'ajoutera aucun mot,

 

ceux qu'il n'a pas su dire, le poème les souffle,

 

il est passé sous l'arc-en-ciel.

 

Pierre Dhainaut inThauma Couleurs, Lumière Revue de philosophie et de poésie numéro 11. 

La Compagnie des Argonautes.

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11.02.2015 | Lien permanent

Envoi n°195. Pierre Dhainaut ”Nous étions seuls, de trop, ...”

À Mathieu Hilfiger

 

Nous étions seuls, de trop, dans nos miroirs : le visage,

nous l'offrons à l'inconnu qui nous précède

par vagues infaillibles, la nuit a libéré l'espace

où se multiplient les oiseaux, tous portent

des noms de vents. Tenir parole, ce que cela veut dire,

nous le devinerons en évitant de les effaroucher,

en permettant aux pas sur le sable intact

de ne pas savoir quel horizon les recevra,

quelle mémoire en gardera la trace, comme nous y invite

la voix donnée par l'aube, juste le temps

que nous n'ayons plus peur, que s'avance en la nôtre

une autre haleine.

 

Pierre Dhainaut La nuit du plus offrant in Pierre Dhainaut & Mathieu Hilfiger De jour comme de nuit. Un entretien précédé de deux poèmes. Éditions Le Bateau Fantôme. 2014.

 

* Pierre Dhainaut dans « Vous prendrez bien un petit poème ? » : envoi n°18 Un chemin d'arbres, envoi n°19 Le Bienvenu in Plus loin dans l'inachevé. Éditions Arfuyen. 2010 ; envoi n°61 Avec «Joie» nous dirions «Ressac», envoi n°62 A ce qui nous devance, dit le poème... in Vocation de l'esquisse. Encres d'Isabelle Raviolo. Éditions La Dame d'Onze heures. 2011 ; envoi n°193 A l'enfant des poèmes in Thauma Couleurs, Lumière Revue de philosophie et de poésie numéro 11. La Compagnie des Argonautes ; Courrier des lecteurs numéros 10, 33, 34 : citations en exergue & clôture de Pluriel d'Alliance. Éditions L'Arrière-Pays. 2005.

 

 

 

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25.02.2015 | Lien permanent

Envoi n°231. Pierre Dhainaut ”Un art des passages”

UN ART DES PASSAGES

Quel sera ce poème,

grâce à lui tu l’ignores,

tu pars à sa rencontre.

 

A la nuit il emprunte

sa source, son souffle,

le poème limpide.

 

La mer en cette chambre,

tu la vois, tu l’écoutes,

avec l’oreille des poèmes.

 

Les enfants le savent,

les poèmes, aucune vitre

n’arrête la buée.

 

Trois vers suffisent

à l’essor des poèmes,

ils sont tous au long cours.

(…)

          Pierre Dhainaut,  ARPA, Revue de Poésie, N°114, octobre 2015.

          Pierre Dhainaut dans « Vous prendrez bien un petit poème ? » : envoi n°18 «Un chemin d’arbres» ; envoi n°19«Le Bienvenu» ; envoi n°61« Avec JOIE nous dirions RESSAC » ; envoi n°62 « Ce qui nous devance, dit le poème» ; envoi n° 139 «Confiance, dit le poème» ; envoi n°193 «A l’enfant des poèmes» ; envoi n°195 «Nous étions seuls ».

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09.12.2015 | Lien permanent

Envoi n°232. Pierre Dhainaut ”Voies d'air”

VOIES D’AIR

 

Tu étouffes,

tu accuses

les murs autour

de toi, les ombres :

 

elle est en toi

pourtant, la syllabe

qui t’ouvre les lèvres,

 

ouvre l’espace.

(…)

Commence à terre

par regarder

en la moindre brise

l’herbe qui s’incline,

 

oscille, rayonne,

 

tu iras loin

n’importe où

sur les crêtes.

(…)

Pierre Dhainaut, Thauma, Revue de philosophie et de poésie, L’Air, numéro 9. Pierre Dhainaut dans «Vous prendrez bien un petit poème ? » : envois n°18, 19, 61, 62,139,193 195, 231.

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16.12.2015 | Lien permanent

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